A DIM 27 - L'Alliance du Rejeté et de la Terre (St François)

 

Frères et sœurs,

 


En ce dimanche 4 octobre 2026, notre liturgie croise un moment fort de la vie de l'Église : nous célébrons aujourd'hui la fête de saint François d'Assise, qui marque également la clôture du Temps pour la Création.

Les textes de ce 27ème dimanche du Temps ordinaire viennent éclairer d'une lumière prophétique notre relation à Dieu, aux autres et à la Maison Commune la Terre, à travers cette parole extraordinairement forte et saisissante dont nous n’avons pas fini de mesurer toute la pertinence pour aujourd’hui : « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d'angle ».

 


Dans l'Évangile, la parabole des vignerons homicides nous parle de rejet. Les bâtisseurs — ceux qui détiennent le pouvoir, le savoir, les plans de construction de la société — rejettent le Fils, le jugeant inutile ou gênant pour leurs propres projets. C'est le mystère de la Croix.

Pour les puissants de l'époque, ce prédicateur de Galilée n'était qu'un bruit de fond, ce que nous appellerions aujourd'hui un « signal faible ». Dans le monde technologique et industriel, un signal faible est une information discrète, une anomalie ou une petite innovation en périphérie que les grands acteurs négligent, faute de pertinence immédiate, avant qu'elle ne finisse par bouleverser tout le marché. Le Christ a été le signal faible par excellence : une présence humble, en marge du temple et du palais impérial. Pourtant, c'est précisément ce Crucifié, ce « rebut », que Dieu choisit pour en faire la  « pierre d'angle », le fondement invisible mais indestructible de toute la Création.

 


Saint François a eu le génie spirituel de capter ces signaux faibles de son temps. Pour les bâtisseurs de la société médiévale — une société naissante axée sur l'argent et le prestige qui voit les prémisses du capitalisme —, le lépreux, le pauvre et le mendiant étaient des pierres rejetées, des bruits parasites ou des déchets sociaux. Comment ne pas faire le parallèle avec nos sociétés actuelles ?

 

François, en embrassant le lépreux, s'arrête sur ce que le monde ignore. Il comprend que le renouveau ne viendra pas des structures lourdes et établies, mais de la périphérie. Des petites gens sans prestige mais animés d’une foi vive. En choisissant les pauvres et la pauvreté, François a pris ces « pierres rejetées » pour reconstruire l’Eglise (laquelle ne se distinguait alors pas de la société). Une intuition incroyable pour l’époque, et toujours extraordinairement parlante aujourd’hui ! Le pape François y a faisait souvent allusion, en parlant régulièrement des « périphéries » dans ses discours… Mais est-ce que notre Eglise actuelle et en pleine crise est prête à entendre ce message ? J’ai l’impression qu’elle reste essentiellement une Eglise d’élites, où les intellectuels (les hommes), clercs et théologiens, tiennent le haut du pavé… Le « petit pauvre d’Assise », lui,  nous crie que le salut viendra d’en bas, et non d’en haut !


 

Plus encore, François a compris que la Création elle-même est souvent la pierre rejetée, le « signal faible » que nos logiques d'exploitation refusent d'entendre. Le murmure d'une source polluée ou la disparition d'une petite espèce sont des alertes discrètes mais réelles. En appelant le soleil « frère » et la terre « sœur », François a redonné une dignité sacrée à ce que nous considérons comme des détails insignifiants ou une simple matière première à consommer. Il a vu dans le plus petit insecte, dans l’eau pure et dans le feu joyeux des reflets de l’amour du Créateur. Il a fait de la Création blessée la pierre d'angle de sa louange, son fameux et célèbre « Cantique des Créatures » :




Aujourd'hui, alors que s'achève le Temps pour la Création, nous mesurons l'urgence de cette conversion spirituelle. Notre monde globalisé rejette ce qu'il ne sait pas rentabiliser :

*   Dans la société et l'environnement : Les cris de la Terre et des plus pauvres sont souvent traités comme des données négligeables par les grands centres décisionnels. Pourtant, ce sont ces signaux qui portent la vérité de notre avenir.

*   Dans l'Église et ses nouveaux mouvements : Le souffle de l'Esprit Saint commence rarement par les grands sommets institutionnels. Il germe dans de petites communautés, des initiatives locales de transition spirituelle et écologique, de nouveaux visages d'Église qui semblent décalés ou marginaux aux yeux des structures traditionnelles, mais qui recèlent la sève de demain. Est-ce que nous saurons l’accueillir, ce Souffle divin, alors que les consultations ont commencé dans notre diocèse pour préparer la désignation de notre futur évêque qui devra aider les chrétiens d’aujourd’hui à agir prophétiquement dans une société - un monde qui est en train de basculer s’il ne prend pas la bonne direction ?

 

Célébrer François d'Assise aujourd'hui, ce n'est pas être romantique. C'est un acte politique et spirituel fort. C'est affirmer que ce que notre monde rejette ou néglige — la sobriété, l'humilité, le soin du vivant — doit devenir la pierre d'angle de notre avenir. La fragilité contient le code source du Royaume de Dieu.

=>Si nous continuons à bâtir notre avenir sur la seule puissance des géants industriels ou des certitudes établies et des habitudes ancrées, tout s’écroulera. Nous passerons à côté des pierres d'angle que Dieu sème dans la discrétion. Le monde sera invivable, et le devient déjà pour beaucoup dans de nombreux endroits. L’afflux migratoire que certains dénoncent n’est que le symptôme et la conséquence de ce grand déséquilibre.

 


"Va, et répare mon Eglise !"





Frères et sœurs, que cette Eucharistie nous transforme. Ne soyons pas des vignerons qui s'approprient les fruits de la Terre en oubliant le Maître du domaine, sourds aux alertes du monde et aux cris des pauvres.

Devenons, à la suite de saint François, des veilleurs capables de repérer les signaux faibles de la grâce - ces pierres de rebut que Dieu affectionne, et d'y collaborer : un geste de solidarité, une initiative écologique locale, une nouvelle manière de faire Église... Laissons ce qui est faible et rejeté par le monde devenir, par la puissance de Dieu, le fondement d'un monde renouvelé !

Amen ! Amen !




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