A DIM 21 - Êtes-vous pierre?
Il y a bien longtemps, alors que j’étais encore aux études, j’ai eu la
chance de faire avec le séminaire de Liège un pèlerinage à Rome, où nous étions
accompagnés par l’évêque Mgr van Zuylen.
Évidemment, cette présence épiscopale ouvrait certaines portes, et nous
avons pu bénéficier d’une audience privée avec le pape Jean-Paul II, après une
messe célébrée par lui-même dans sa chapelle personnelle : un moment inoubliable. Et
ce qui m’a le plus impressionné, c’était : au moment où nous sommes entrés
en silence dans la chapelle, de voir le pape de dos, agenouillé sur son
prie-Dieu devant l’autel, qui était durant un très long moment immobile en
prière comme un bloc de marbre …
Après, dans la salle des audiences, après quelques échanges entre lui et
notre évêque, le pape nous a tous serré la main en nous adressant à chacun quelques
mots. Ce faisant, il nous remettait aussi le cadeau habituel, un chapelet dans
un étui portant son blason pontifical et sa devise ‘Totus tuus’.
J’ai toujours ce chapelet. Le blason est surmonté des insignes de la
papauté : la croix surmontant la tiare au centre, et le symbole des clefs
qui l’entourent.
Ce symbole des deux clefs (une en or
pour le ciel, une en argent pour la terre, selon la tradition), on le trouve
partout au Vatican : sur les statues de saint Pierre évidemment, les mosaïques,
les vitraux, les peintures, et tous les documents officiels.
Elles sont le symbole du pouvoir législatif, temporel et spirituel, que
Jésus aurait confié à Pierre et à tous ses successeurs les papes, quand il lui
a dit cette phrase célèbre : « Je te donnerai les clefs du
royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les
cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
(Mt 16,19)
Voilà, la messe est dite, semble-t-il : Interprétée
de cette façon, on justifie non seulement la primauté du pape sur tous les
autres évêques (ce qui n’est guère contesté, sauf chez les protestants
évidemment), mais aussi l’infaillibilité pontificale et tous les pouvoirs qui
en découleraient. Cette suprématie conférée par les clefs a suscité pas mal de méfiance
et de conflits dans la chrétienté, indépendamment de l’effet unificateur du
centralisme romain pour les catholiques, alors que les protestants s’éparpillaient
en une multitude d’Eglises plus ou moins auto-dirigées.
Qu’en est-il vraiment ? Le Christ a-t-il voulu une Église
centralisée avec un pouvoir suprême de Pierre et des papes, une Eglise où les
fidèles auraient juste le droit de dire « amen » à tout ce qui est
édicté d’en-haut ?
Je crois qu’il faut nuancer, et distinguer ce qui vient du Seigneur et
ce qui vient des hommes…
Qui parle quand, à Jésus qui leur demande « pour
vous qui suis-je » , Simon répond « Tu es le Christ, le fils du Dieu
vivant » ? Qui parle ?
Jésus le dit bien : « ce n’est
ni la chair ni le sang … c’est mon Père qui est aux cieux ».
: Ce qui parle, ce n’est pas la foi de Simon tout seul, c’est le
Père qui parle en lui, qui vient habiter sa chair et son sang ….
En parlant, Simon s’est laissé déborder, il s’est laissé traverser par
une parole qui n’est pas la sienne… et c’est justement ça qui est
extraordinaire, et c’est ça que Jésus salue !
=>C’est parce qu’il s’est dessaisi de sa parole pour laisser
parler la voix du Père à travers lui que Simon devient pierre. Ce n’est pas
un changement de nom, c’est un changement de nature. Jésus ne dit pas « tu
t’appelles Pierre », il dit « tu es pierre » tu es roc, rocher. C’est quand tu
te laisses modeler par le Père que tu es pierre.
Il est pierre, solide, stable et fiable pour le temps où il se laisse
habiter par le Père…. Probablement que c’est un état passager. C’est
justement là-dessus, sur cette dépossession de soi que Jésus veut fonder son Église.
Pas St Pierre de Rome, pas l’institution Romaine, pas la papauté, mais l’Église.
Eglise ça veut dire « rassemblement » « convocation du peuple ».
Comprenez-moi bien : je ne nie absolument pas l’utilité de l’institution
et de la papauté, qui malgré toute la lourdeur de l’appareil, ses erreurs
parfois, sa vue un peu trop autocentrée ou son masculinisme indécrottable,
reste en tant qu’institution humaine le support indispensable de l’Église
spirituelle, à qui elle donne une stabilité et une visibilité. Comme disait quelqu’un
avec humour : « La plus belle preuve de l’existence de l’Esprit
Saint, c’est que l’Église continue d’exister après 20 siècles d’hommerie ! »
Non, pour moi l’Église est et reste ma mère, celle qui m’a transmis le
lait de la Parole de Dieu et la vie de Jésus Christ, et je ne cesserai jamais
de l’aimer – même si sur elle j’ai souvent râlé. Elle est humaine, mais elle
porte en elle comme en un vase d’argile, du divin, un trésor précieux. Je lui
serai éternellement reconnaissant de ce qu’elle m’a apporté.
Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Mais alors, que pouvons-nous retenir de ce transfert
des clefs à Simon le rocher si nous n’en faisons pas un pur symbole de
pouvoir et d’autorité ?
D’abord, notons que ce n’est pas à Simon seul que ces « clefs du Royaume » sont confiées. On trouve deux chapitres plus loin chez Matthieu (18,18) : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel ». Le « vous » dont il est question ici semble bien être l’Église du verset précédent (18,17): « S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ».
Ce serait
donc non seulement Simon, mais aussi la communauté locale en tant que telle, et
finalement l’Église avec tous ses fidèles et ses pasteurs, qui aurait la faculté ou la mission
de lier et de délier.
Le mot lier (ou délier) a plusieurs sens dans la Bible.
-Inclure ou exclure dans la communauté - et j’imagine
que la volonté de Dieu va bien davantage dans le sens de l’inclusion que de l’excommunication !
Jésus nous demande d’inclure, d’intégrer le plus de gens divers possible dans cette
Église qui n’est
pas faite de saints mais surtout de pécheurs.
-Lier, délier, c’est aussi la capacité d’interpréter la loi divine :
Jésus a pourfendu les
docteurs de la loi, les pasteurs et théologiens qui lient de lourds
fardeaux sur le dos des autres et ne les bougent pas eux-mêmes du bout du
doigt. Là aussi, je crois que Jésus veut que nous libérions les gens pour les
inviter à une religion d’amour et non de crainte, de don gratuit et non pas d’observance
servile.
-Délier,
c’est libérer du mal : Jésus par exemple guérit une femme courbée qui
était « liée depuis 18 ans par Satan » (Lc 13,16). Il est clair que l’Église
a cette mission de travailler à délivrer toutes les personnes qui vivent dans l’oppression,
souffrent d’injustice ou de maladie, sont esclaves d’une dépendance physique ou
psychique, sont enfermées dans le mal, l’esprit du Mal…
=>
Je pense que le sens de ces mots « lier-délier » et donc du geste des
clefs, est donc bien plus large que l’interprétation qu’on en fait
traditionnellement. Mais alors, comment comprendre cette réciprocité annoncée
par Jésus : « ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les
cieux » ? Dieu se contente-t-il d’entériner purement et
simplement ce que décideraient ses représentants ou la communauté ?
Là
il y a une subtilité grammaticale : En fait, le texte grec de Matthieu
utilise un futur antérieur passif que l’on peut traduire par : « tout
ce que vous lierez sur la terre aura [déjà] été lié au ciel ». Cela suggère
que l’autorité donnée aux disciples n’est pas un chèque en blanc pour faire
n’importe quoi, mais la capacité de discerner et d’appliquer sur terre ce qui
correspond à la volonté divine déjà établie. C’est une responsabilité
redoutable : il s’agit dans la prière et le dialogue de se mettre à l’écoute
de l’Esprit Saint, car aussi bien le pape que n’importe quel fidèle croyant ne
possède la vérité infuse!
Frères et sœurs, quand vous regarderez votre trousseau de clefs,
celui que vous avez
dans votre poche et qui sert à ouvrir et fermer les accès de votre domicile,
pensez à ces clefs que Jésus a confiées à Pierre et à toute l’Église, à
chacun de nous, à moi et à vous aussi. Des clefs pas pour enfermer ou
cloisonner, mais pour délier, soulager, libérer - et finalement intégrer les
hommes dans la construction de ce Royaume d’amour qui déborde de loin l’Église-institution.
Les clefs du Royaume, c’est nous qui les possédons, mais uniquement si nous nous laissons habiter comme Simon par la parole du Père. Quand vous vous laissez traverser par l’Esprit plutôt que par la chair et le sang, ces clefs sont les vôtres. Dites-vous aussi que chaque fois que, dans votre faiblesse, vous vous remettez dans les mains du Père, vous êtes vous aussi une pierre, celle que se choisit le Père pour construire non pas une forteresse qui se fissure de partout, mais son Royaume éternel contre lequel les forces de la mort ne peuvent rien.
Amen !
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