A DIM 29 - Faut-il encore rendre à César ?
« Rendez à César ce qui
est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Pendant très longtemps, nous avons
interprété cette phrase – l’astuce balancée par Jésus pour sortir du piège
tendu par ses ennemis – comme une invitation à séparer sagement nos vies en
deux cases étanches. D’un côté, la vie civile : payer ses impôts, obéir aux
lois de l'État, être un citoyen passif. De l'autre, la vie spirituelle : venir
à la messe le dimanche, prier, s’occuper de son âme. C’était bien pratique. On
ne mélange pas les genres.
Je ne suis pas sûr que ce soit
aussi simpliste que cela dans l’esprit de Jésus. En tout cas, je ne crois
absolument pas que cette formule puisse constituer une sorte de blanc-seing,
un chèque en blanc délivré à tous les « César », chefs et
responsables politiques, à qui nous déléguons habituellement le soin de gérer
la cité, de diriger pour nous l’espace commun : La phrase : « rendez
à César ce qui est à César » ne peut absoudre le citoyen et le
chrétien de ses responsabilités. Et ce en particulier en ce temps-ci où le
politique (au sens large) traverse une crise profonde.
Regardons notre monde aujourd'hui, en ce XXIe siècle. Regardons la crise écologique qui menace la vie même sur notre planète. Regardons les fractures sociales, la déconnexion de nos systèmes politiques, le sentiment d’impuissance des citoyens face à des défis gigantesques de long terme…Aujourd’hui, le droit international est piétiné au grand jour. Les droits humains les plus fondamentaux sont traités avec mépris par les nouveaux Césars de notre époque. Qu'ils s'appellent Trump, Poutine, Benjamin Netanyahou, ou tant d’autres dirigeants mondiaux, le constat est le même : cynisme politique, guerres impunies, rejet de l'autre, et une planète Terre qu'on pressure jusqu'à l'effondrement écosystémique pour des gains immédiats.
Or, à l'heure où les urgences climatiques et humaines - où l’avenir même du monde exigent des visions à 50 ou 100 ans, nos responsables politiques semblent parfois prisonniers des prochaines échéances électorales ou de logiques de profit immédiat. On ne voit pas plus loin que le bout de son mandat !
Face à cette réalité,
pouvons-nous encore nous contenter d’une lecture passive de la Parole de Dieu ?
Pouvons-nous simplement « rendre à César » en fermant
les yeux, en lui déléguant aveuglément notre destin commun, sous prétexte que
la politique serait une affaire de spécialistes ?
Quelqu'un disait avec beaucoup
d'esprit : « La politique est quelque chose de trop sérieux pour la laisser
aux politiciens ». Et l'Église, par la voix des papes, ajoute une dimension
plus profonde encore : « La politique est une forme éminente de la charité ».
Ou : devrait être.
Alors, comment
réinterpréter la formule de Jésus à la lumière de notre foi et des crises
actuelles ?
Jésus nous demande de regarder la monnaie de l'impôt. Elle porte l'effigie de César. Ce qui porte l’empreinte de César doit lui être retourné.
Mais la question fondamentale, celle que Jésus laisse ouverte pour chacun de nous et qui doit nous brûler le cœur aujourd'hui, c’est : Et qu’est-ce qui porte l’empreinte de Dieu ?
Ce qui porte l'empreinte de Dieu, ce n'est pas le métal des pièces de monnaie ou les frontières des empires. C'est l'être humain. C'est le visage de l'enfant sous les bombes à Gaza, c'est le migrant refoulé aux frontières américaines ou européennes, c'est le travailleur pauvre écrasé par le système... Oui, le livre de la Genèse nous le dit : nous sommes créés à l'image et à la ressemblance de Dieu. Et par extension, c'est toute la Création: la terre, l'eau, les forêts, la biodiversité… qui porte la signature de l'Artiste divin, animée de son Souffle divin. Et surtout, l’Homme porte Sa marque – tous les humains, sans exception. Quand César bombarde des civils, quand César déchire les traités internationaux, quand César accélère le chaos climatique par pur égoïsme nationaliste, il ne gère pas son royaume : il commet un sacrilège. Il s'accapare ce qui appartient à Dieu…
Frères et sœurs, la Terre n’appartient pas à César. Les
écosystèmes n’appartiennent pas aux États, et encore moins aux marchés
financiers ou aux multinationales technologiques qui s’érigent parfois en
nouveaux Césars de notre temps. La Terre est un don de Dieu confié à notre
garde, comme nous l’a rappelé avec force le Pape François dans son encyclique Laudato
si’.
Par conséquent, « rendre à Dieu
ce qui est à Dieu », c’est affirmer qu'il y a des choses sacrées auxquelles
César n’a pas le droit de toucher. César n'a pas le droit de sacrifier
l’avenir des générations futures sur l'autel du productivisme. César n'a pas le
droit de piétiner la dignité des plus pauvres, des exclus, ou des réfugiés
climatiques qui frappent à nos portes. Car en blessant le vivant et en blessant
l'humain, on blesse ce qui appartient à Dieu.
Cela fait de nous, chrétiens, des
citoyens d’un type particulier. Nous ne sommes pas appelés à l'anarchisme, car
la société a besoin de structures, de lois et de gestionnaires. Nous devons «
rendre à César » ce qui lui revient pour l'organisation de la cité. Mais notre
obéissance n'est jamais un chèque en blanc. Notre foi nous appelle à une exigence
de responsabilité.
Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c'est
parfois avoir le courage de la désobéissance
civile lorsque les lois de César entrent en contradiction directe avec le
commandement d'amour et de sauvegarde de la Création. Des figures comme Martin
Luther King ou Dietrich Bonhoeffer nous ont montré ce chemin - au prix de leur vie.
Aujourd'hui, l'Évangile nous
secoue. Il nous sort de notre torpeur spirituelle et citoyenne. Il nous
interdit de nous laver les mains de l'avenir du monde. Nous ne pouvons pas
laisser la politique aux seuls professionnels de la politique. Nous devons réinvestir
l'espace public, non pas pour imposer une religion, mais pour être les
veilleurs du bien commun. S’engager dans des initiatives locales, participer
à des mouvements citoyens, repenser nos modes de consommation, inventer de
nouvelles formes de solidarité : tout cela, c'est une manière concrète de
rendre à Dieu ce qui lui appartient.
En cette Eucharistie, demandons la
grâce du discernement. Que l'Esprit Saint nous donne la force de ne pas
idolâtrer les pouvoirs de ce monde, de rappeler à chaque César sa finitude, et
de consacrer nos vies à protéger ce qui est infiniment précieux aux yeux de
Dieu : la dignité de nos frères et sœurs, et la beauté de notre maison commune.
C’est cela, avant tout, rendre à Dieu ce qui lui appartient ! Non ?
Amen.







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