A SACREMENT (FÊTE-DIEU) - La chair vs l'IA



Est-ce que vous aimeriez, chers frères et sœurs, avoir devant vous à la messe, à la place de votre serviteur "bien en chair", un curé virtuel ?

 


Vous semblez dire non, mais vous savez que beaucoup aujourd’hui s’en contentent, surtout depuis le confinement, et préfèrent suivre la messe sur un média : télévision, internet…  C’est évidemment plus facile, on ne doit pas se déplacer, bouger, se frotter à des gens, des inconnus peut-être... Ce qui était au départ juste un moyen pour les personnes âgées malades ou handicapées de pouvoir « vivre » une messe en restant chez elles, devient apparemment de plus en plus une façon comme une autre de pratiquer le culte. Est-ce pour autant qu’on peut rencontrer une vraie communauté ?

 


Le virtuel – ou le non-humain – s’invite partout : Aujourd’hui, on peut tout avoir chez soi sans se déranger. Et de façon beaucoup plus large, un panel infini de propositions où quelques clics mettent à votre portée la planète entière. On ne saura par contre pas trop ce qui se passe chez votre voisin de palier ou dans votre rue, vous êtes trop absorbé par les millions d’informations qui circulent sur le net et dont vous vous gavez…

 

Il n’est pas compliqué de trouver d’autres exemples de ce remplacement du réel par le virtuel (le non-humain) : Des robots sont déjà programmés pour tenir compagnie aux personnes âgées, et commencent chez nous à investir nos maisons de repos en remplacement du personnel soignant débordé et trop peu nombreux : on a récemment mis au point un robot capable de faire enfiler un t-shirt en moins de 10 secondes à une personne physiquement déficiente…



Un ‘plus’ pour ces personnes souffrant d’Alzeimer, de handicap ou de solitude ? Oui, mais… et l’humain là-dedans ? La relation ? Je ne vous parle pas de ces jeunes qui désormais s’adressent à l’IA pour discuter comme on le ferait avec un confident de tous leurs problèmes affectifs ou sexuels : 60 % de nos jeunes le font régulièrement, d’après certains sondages.

 

Ce ne sont que des exemples ; désormais, tous les domaines relevant de l’humain sont impactés : l’enseignement et l’éducation, le domaine médical et du soin, le culturel, etc   où par exemple l’IA écrit des romans, fabrique des films et rédige des thèses de doctorat mieux, plus vite et beaucoup moins cher que le pourraient des humains en chair et en os.

 

Avec l’irruption désormais incontournable et inévitable de l’IA dans tous les secteurs, on parle de plus en plus de révolution numérique, voire de "grand Remplacement". Et ça risque de faire mal, pour les millions (ou les milliards) de personnes qui dans le monde vont perdre leur emploi, remplacés par l’Intelligence Artificielle, sans pour autant que soient créés de nouveaux sauf un tout petit peu à la marge pour des qualifications extrêmement pointues.

 


Mais cela risque aussi de faire très mal à l’humain en tant qu’humain, en tant qu’être relationnel, fraternel, doté de conscience, de sens moral et d’éthique, de jugement et de sens critique : Comment distinguer le faux du vrai, le bon du mauvais, quand tout est mis sur le même pied et qu’on peut si facilement maquiller, transformer et créer de l’information selon les buts poursuivis par les influenceurs ?

 

Le pape Léon XIV a bien pris la mesure de cette révolution numérique, de son potentiel utile mais aussi de ses risques en écrivant sa première encyclique « Magnifica Humanitas » publiée ce 15 mai, jour anniversaire de Rerum Novarum l’encyclique sociale de Léon XIII. Je ne vais pas la commenter, je vous renvoie au texte lui-même qui est un monument de sagesse, sans parti pris contre l’innovation technique mais aussi sans complaisance pour tous les risques de déshumanisation et d’asservissement contraire à la dignité humaine.

 

Non, je vais m’en tenir seulement à ce que notre religion, notre foi chrétienne a d’unique : l’incarnation. On ne dira jamais assez l’importance de la chair dans la révélation chrétienne et tout ce qu’elle entraîne pour notre vie concrète – et celle de nos sociétés. La chair prise dans le bon sens du terme, non dans celui qu’on oppose à l’esprit (Jn 3,6 ; Jn 6,63 ; Ga 4,29) et qui désigne la nature humaine lorsqu’elle est coupée de Dieu.

 

Nous sommes des êtres faits de chair, indéniablement, et cette chair douée d’esprit nous rend capables d’aimer, d’entrer en relation grâce à notre corps, de servir et de faire du bien à d’autres humains. Sans la chair, nous en serions incapables. En tout cas, pas de façon humaine !

Or, Dieu a voulu à un moment donné de notre histoire, prendre chair – notre chair, en s’incarnant pour devenir homme. Il donne ainsi à la nature humaine faite de chair une dignité infinie. Créée et voulue par Dieu, cette chair qu’il est venu prendre totalement par l’Incarnation grâce au consentement d’une femme, Marie, cette chair partagée avec des milliards d’humains est désormais infiniment respectable dans sa dignité intrinsèque et à protéger du début à la fin de la vie– fût-elle abîmée, dégradée, appauvrie ou menacée.

Dieu est venu à nous dans la fragilité de la chair.


 

Et c’est cette chair, c’est-à-dire son « être-en-relation » qu’il nous donne en nourriture essentielle, ainsi que le propose le Christ dans l’évangile de cette fête-Dieu.

Les Juifs – et même les disciples – ne comprennent pas, bien sûr. « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Il a fallu du temps, pour faire le lien avec l’Eucharistie, mais aussi pour découvrir que notre vocation, notre perspective, notre destinée ultime, c'est d'être incorporé pleinement au corps du Christ. Notre chair sera la chair du Christ. En l’ingérant (dans la communion eucharistique), nous sommes intégrés en lui – et lui en nous.

 

Je vois dans ce mystère de l’Incarnation et dans le mystère eucharistique l’antithèse de ce mouvement auquel nous assistons dans la révolution numérique, et qui va au contraire dans le sens d’une « désincarnation » de l’humain, voire finalement de la déshumanisation. Notre foi chrétienne contredit les doctrines transhumanistes actuelles, qui rêvent de fabriquer une nouvelle humanité, des surhommes débarrassés de leur corps de chair ou au moins transformés pour les rendre plus performants. Au contraire, prenant appui sur l’enseignement et la vie toute entière du Christ telle qu’il l’a vécue en acceptant, intégrant la mort même, le christianisme fait l’éloge de la fragilité. Quel contraste !

 

Bref, les enjeux sont énormes pour l’avenir de l’humanité ; sans aucun doute, le pape a eu raison d’interpeller à ce sujet. Restons donc vigilants et solidaires avec les membres les plus fragiles de notre humanité : Au lieu de construire de nouvelles « tours de Babel », comme écrit le pape, une ‘civilisation’ qui prétend trouver son salut dans sa propre puissance en laissant de côté ou en écrasant les plus faibles, unissons plutôt nos forces pour édifier une société juste – la cité de Dieu – où l’homme (l’humain) est au centre. « À l’ère de l’intelligence artificielle, où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains » (Magnifica Humanitas, n° 5) 

 

Dans un instant, à l’Eucharistie, nous serons invités à communier au corps du Christ. Chacun de nous reçoit une hostie. Je vous invite tous à méditer que dans cette hostie toute la chair du Christ y est contenue. Réellement. Et nous devons comprendre que celui ou celle qui me précède ou me suit communie au même pain.

Nous devons réaliser que cette communion n'est pas seulement une communion personnelle au Christ mais que tous les chrétiens qui dans un élan de foi tendent leur main pour recevoir le pain sont du Christ quand ils mangent sa chair : Plus large encore, les hommes qui tendent leur main pour un euro à la sortie de l'église, ou qui dans le monde tendent la main pour espérer un secours, une fraternité, ils sont aussi de la même chair que nous : ils sont appelés à faire partie du Corps entier du Christ : notre générosité, notre solidarité doit le manifester !

 

En fait, la réponse à la question : Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?, est là,  toute simple : c'est ensemble – en formant un seul corps dans le Christ - que nous trouverons la vie éternelle. 


Je vous ai dit tout à l’heure que nous devons réaliser que cette communion n'est pas seulement une communion personnelle au Christ mais que nous tous de cette assemblée sommes incorporés au Christ de la même manière et qu'un lien fraternel (je dirais même ‘’charnel’’) se noue entre nous. Ce grand mouvement dépasse les murs de cette église :

 

Nous communions au Christ pour nos frères chrétiens d'orient ou d’Ukraine qui ne peuvent célébrer la messe.

Nous communions au Christ pour celui qui n'a jamais reçu l'Evangile.

Nous communions au Christ pour nos frères musulmans ou juifs qui veulent la paix.

Nous communions au Christ pour les hommes de bonne volonté et pour ceux que le péché défigure.

 

En fait nous communions à la chair du Christ pour le salut du monde.

FORMONS UN SEUL CORPS POUR RECEVOIR - ET DONNER LA VIE !

 


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