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Jésus en voyant les foules est ému de compassion, nous dit Matthieu dans l’évangile. Il est profondément ému, bouleversé, comme seul Dieu peut l’être devant la misère.

Et l’évangéliste nous en donne le motif : parce que ces gens désemparés ressemblent  « à des brebis sans berger ».




Dernièrement, je suis allé écouter Salomé Saqué à Spa, cette journaliste engagée ² qui donnait une conférence très suivie sur « Comment l’extrême droite menace les droits humains ». Et une des réponses à cette question sans point d’interrogation car c’est une évidence, c’est que l’extrême-droite se sert du sentiment d’abandon, de désorientation, de perte de sens et de perspective des populations pour instiller sournoisement – mais de plus en plus ouvertement – ses schèmes de pensée pernicieux : refus et stigmatisation de la différence, de l’altérité ; désignation de boucs émissaires parmi les minorités ; accentuation et récupération des peurs et des frustrations sociales ; entretien d’une nostalgie fantasmée du passé ; culte de la force et du machisme, du leader autoproclamé sauveur du peuple ; nationalisme et j’en passe… D’où, évidemment, xénophobie, homophobie, racisme… qui gangrènent nos sociétés dans le monde entier. 




Autrement dit, l’état actuel de notre planète, de nos démocraties et de nos économies – de la société dans ses (dys)fonctionnements – c’est donc du pain bénit pour les charognards de l’extrême-droite ! Et Salomé ajoutait que précisément, le but des têtes de file extrémistes, c’est d’ajouter du chaos au chaos, pour qu’on se jette dans leurs bras. (Ce que faisait par exemple Trump en envoyant la Garde Nationale dans les villes démocrates pour « mater les terroristes » qui n’étaient que de simples manifestants, protestant pacifiquement contre les mesures d’éloignement brutal des habitants d’origine étrangère et contre l’ICE (police anti-immigration).



Jésus compare donc les foules déprimées et désorientées à des brebis sans berger.

Avez-vous déjà observé un troupeau de moutons ? En cas de danger, lorsqu’elles sont effrayées et si elles n’ont pas de berger ou de chiens pour les mener en sécurité, elles foncent toutes tête baissée dans n’importe quelle direction, et cela peut être la pire : vers un précipice par exemple. Ou l’enclos d’un voleur de troupeaux.



Une brebis a pour caractéristique de suivre la brebis qui la précède et ainsi de suite. Ce comportement se retrouve dans les groupes sociaux. La caractéristique d’un groupe c’est l’uniformité de son action. Il est en effet plus confortable d’agir comme les autres. Faire preuve de conformisme, être dans l’air du temps. Le complotisme, les fakes news et tous les narratifs d’extrême-droite utilisent et entretiennent ce besoin identitaire pour enfermer les gens dans une bulle de pensée d’où ils ne peuvent plus sortir – et alors, on les formate avec n’importe quoi.

Ne croyons pas trop vite que nous sommes à l’abri de cette tendance uniformisante. Nous baignons sans nous en rendre compte dans cet « air du temps » de messages subliminaux qui s’insinuent partout comme un brouillard et qui effacent petit à petit nos repères, à commencer peut-être par ceux de la jeunesse qui n’a pas connu le passé de luttes pour gagner la liberté et la démocratie.

Même dans l’Eglise, on peut avoir cette tentation identitaire de repli nostalgique conservateur qui fleurte parfois avec les idées d’extrême-droite ou carrément fait copain-copain avec leurs affidés. Je ressens un peu cela dans certains milieux ultra-cathos, ultra-religieux... Un de mes amis-connaissances qui par ailleurs se prépare au diaconat affirmait même que finalement « Trump n’était pas si mal que cela » !



Que fait Jésus quand il est touché par les foules « brebis sans berger », qu’il ne méprise pas plus qu’il ne les condamne ? Ces foules prêtes à se jeter dans les bras du premier « libérateur » (et dictateur) venu ? Prêtes à suivre les sirènes envoûtantes de ceux qui berceront leur égoïsme « nous d’abord », caresseront leur vanité en leur faisant croire qu’ils sont « mieux que les autres », attiseront leurs frustrations et leur haine en les convaincant qu’ils ont été dépossédés de leurs droits…  

Non, Jésus ne les méprise pas. Il ne les abandonne pas non plus, comme on le ferait d’âmes perdues, de gens « irrécupérables », « des cons », « des imbéciles »... Il ne les laisse pas à leur sort « bien fait pour eux », mais au contraire : il agit !

Il demande à son Père d’envoyer des ouvriers pour sa moisson, et il enseigne aux disciples à faire pareil. La moisson, c’est quand le blé est mûr pour être rassemblé en bottes et amené dans le grenier après l’égrenage. Ça, c’est un véritable acte de foi !



Que ce soit déjà le temps de la moisson devait sembler pour les disciples du Christ qui voyaient ces mêmes foules, aussi difficile à réaliser et incroyable que pour nous-mêmes qui mesurons tout l’immense travail d’évangélisation et même d’humanisation qui devrait selon nous précéder la moisson des hommes d’aujourd’hui avant de pouvoir récolter les fruits du Royaume !

Mais Jésus n’en a cure, il a la Vision avec un grand V ; pour lui, la moisson est déjà en marche et c’est Dieu qui agit, qui travaille dans le cœur des humains pour que lève le blé. Il faut seulement des ouvriers pour le récolter. Vision de confiance, insufflant l’espérance -qui nous manque bien souvent aujourd’hui !   



Alors, Jésus appelle. Il appelle les douze premiers, et leur donne de pouvoir expulser les pensées nauséabondes, les « fakes news », les esprits impurs ; et celui de guérir les maladies qui touchent les corps et les âmes humaines - le corps social, afin de les sortir du chaos et les rendre prêts à accueillir la Parole divine de salut.



Cette liste des douze premiers embarqués est merveilleuse. Elle exprime l’aspect personnel de l’appel du Christ, la diversité humaine reconnue et assumée même par-delà les limites et pauvretés qui se manifesteront dans les trahisons et reniements ; il ne manque que l’élément féminin absent dans la liste mais qui sera très présent et certainement avec un ministère tout particulier dans l’évangélisation : les rédacteurs -hommes- des évangiles n’ont pas jugé approprié de les citer car la culture (patriarcale) de l’époque a dû certainement les freiner… Cette liste de noms nous dit aussi que l’évangélisation est une affaire de personnes et de relation. Il n'est pas, il ne doit pas y être question de « moutons qui suivent le troupeau », d’embrigadement dans des idéologies, des pratiques et des sectes. L’ouverture est la règle : « Qui n’est pas contre nous est pour nous. » (Marc 9,40 et Luc 9,50) Bon, l’Histoire nous montre que l’Eglise n’a pas toujours été fidèle à ces principes… mais elle y revient courageusement après chaque période d’errance. 


Sœurs et frères, ne soyons donc pas des moutons bêlants qui répètent des slogans faciles et croient aveuglément les discours de ceux qui veulent capter (capturer) les âmes et les esprits en les privant de leur libre-arbitre !

L’air du temps veut un monde uniforme, qui se base sur des « valeurs » soi-disant respectables parce qu’elles font appel à nos instincts et à nos besoins de sécurité, de possession, de défense de notre identité et de notre culture... Ce sont des appâts trompeurs, qui à terme conduisent au racisme, à la xénophobie, l’homophobie et à toutes les dérives de ces mouvements extrémistes qui veulent persuader les foules que le « nous » vaut mieux que le « eux » et jettent le doute sur la démocratie qu’ils essayent de saper.




Ainsi donc, réagissons comme nous y invite Salomé Saqué mais aussi notre pape Léon qui a eu des paroles très fortes à Barcelone en Catalogne, adressées particulièrement aux jeunes qu’il encourageait à ne pas rester de simples spectateurs et à bâtir une société meilleure.

N’essayons pas frères et sœurs chrétiens, de vouloir être conformes au temps, à l’air du temps et de nous comporter comme des brebis -des moutons de Panurge, mais, ainsi que l’écrit St Paul, osons plutôt nous distinguer en laissant s’exprimer à travers nous le message de vie et d’espérance que nous apporte le Christ, et agissons « à temps et à contre-temps » (2 Tm 4, 2) sans crainte, dans l’amour et dans le respect. DISONS LE BIEN, ET SURTOUT FAISONS LE BIEN - à l'image de notre unique Berger, le Christ !

« Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement ! »

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(²) Salomé saqué, auteure de « Résister », éd. Payot et Rivages, 2024

 


Pour finir, je vous partage ce beau texte en lien avec la dernière phrase :



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