A CAR 02 - Coup de foudre
La
Transfiguration a quelque chose d’un « coup de foudre » pour Pierre,
Jacques et Jean. Un éblouissement.
Avez-vous
déjà été amoureux ? Certainement, j’espère. Et cette expérience remplit
ceux qui la vivent d’un bonheur tel que souvent, ils ne peuvent pas s’empêcher
de parler à tout qui veut les entendre de l’élu(e) qui fait battre leur cœur.
Ils sont sous le charme, ravis… et même un peu bêtas, surtout les ados !
En
découvrant sur la montagne la beauté, la splendeur du visage transfiguré de
Jésus leur maître, les disciples sont subjugués. Et sans doute n’ont-ils qu’une
envie : en parler à tous les autres qui n’étaient pas là… Et voilà que
Jésus leur ordonne de tenir leur langue avec cette phrase énigmatique : « Ne
parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité
d’entre les morts ».
Ils ont
vraiment dû se demander ce que ça voulait dire ! Un peu la douche froide
pour nos « amoureux évangélisateurs »…
Quelle est
la raison de ce silence imposé ? Pourquoi les trois témoins – et nous à
leur suite – ne peuvent-ils pas crier sur tous les toits que Jésus est le
Messie, le Fils de Dieu ?
À fortiori pourquoi
ne le pourrions-nous pas, nous, puisque nous savons – nous croyons que Jésus
est ressuscité… ?
Bien sûr,
nous le pourrions. Mais si Matthieu -et les autres rédacteurs des évangiles, en
particulier Marc, lient et conditionnent l’annonce de la gloire du Christ, de
sa véritable identité, à l’expérience de la Résurrection (et donc aussi de sa
mort), c’est qu’il y a assurément une bonne raison.
Outre le
fait qu’il y avait au temps de Jésus un grand risque qu’on fasse de lui un Messie
politique, roi ou libérateur, une espèce de Che Gevara, ce que Jésus ne désire
certainement pas, il y a je crois une raison plus profonde à ce silence.
Pour
reprendre l’analogie avec l’expérience amoureuse, à force d’en parler à tout le
monde et d’étaler les sentiments que vous éprouvez pour l’objet de votre amour,
d’énumérer ses qualités parfaites et tout et tout, …quelque part vous allez
déflorer quelque chose de précieux et délicat : son mystère. Le
mystère unique de chaque personne et c’est précisément ce qui la rend
attachante car on n’a jamais fini de la découvrir – mais il faut y parvenir par
soi-même.
Donc, ce
serait un peu cela aussi pour la découverte de Jésus. Trop d’annonce balancée
avec emphase et certitude masque le chemin qui conduit à cette connaissance
intime et personnelle. Trop d’évangélisation (ou d’évangélisation mal comprise)
tue l’évangélisation. Le prosélytisme agressif de certains groupes
pentecôtistes ou de cathos identitaires en soutane me semble aller à rebours de
cette discrétion amoureuse requise – qui est cependant invitante : « Venez
et voyez » (cf. Jn 1,38-39).
Plus
profondément, la raison de cette discrétion ou « secret messianique »
découle du lien indissociable entre la gloire de Jésus et sa croix.
Concrètement : on ne comprend rien à son identité réelle tant qu’il n’a
pas été crucifié, tant qu’il n’a pas vécu son exode hors de ce monde grâce à la
résurrection prodiguée par son Père. La gloire et la croix sont inséparables :
seule la croix dévoile la vraie beauté de l’homme, seule la gloire permet de
regarder la croix en face, sans désespérer. Et c’est là que Pâques prend tout
son sens parce qu’elle unit les deux faces. D’ailleurs, le mot Pâques lui-même
(pessah en hébreu) veut dire « passage ».
Or donc
nous avons besoin – j’ai besoin de vivre ce passage pour enfin
comprendre de l’intérieur qui est Jésus et comment il me sauve. Tant que Pâques
n’a pas eu lieu pour moi, je risque de mal interpréter la
messianité de Jésus. Tant que j’observe Jésus de l’extérieur, sans le suivre
sur son chemin, je projette sur lui mes rêves de gloire, de puissance, de
succès, et j’appellerai Messie ces déguisements dont je
l’affuble. Tant que je ne me suis pas engagé corps et âme dans mon propre exode
pascal, tout ce que je pourrais dire de lui serait au mieux un commentaire, au
pire une formule toute faite.
La
Transfiguration m’invite à me taire tant que je ne suis pas passé par ma
Passion, tant que je ne marche pas sur les routes de mon exode personnel. Et
comme seule notre mort physique accomplira ce passage en plénitude, il y a pour
moi mais aussi pour tous les chrétiens une sorte de « devoir de réserve »
pour parler de ce qui n’est pas encore pleinement là. On a déjà assisté à pas
mal de maladresses de certains prêtres ou laïcs, fervents et bien-portants, qui
profèrent de haut leurs certitudes à des personnes en souffrance, et en fait ils
ne savent pas de quoi ils parlent…
La
Transfiguration lie la gloire et la croix, pour Jésus comme pour moi.
Dieu ne se
révèle qu’à ceux qui consentent à être transformés. Le Christ ne peut être
reconnu qu’en renonçant à nos attentes projectives. La vraie confession (proclamation)
du Christ passe par l’épreuve, le dépouillement, la croix. C’est là que peut se
manifester notre espérance, notre véritable témoignage.
Finalement,
il en est du Mystère messianique comme d’un vitrail. Quand vous passez
le long d’une église, à l’extérieur, vous ne voyez que des lignes de plomb et
quelques vagues silhouettes grossières dans du verre. Mais si vous passez à
l’intérieur par jour de grand soleil, vous découvrez émerveillés que ces
puzzles énigmatiques à l’extérieur deviennent à l’intérieur des joyaux d’art et
de lumière.
La croix
est laide et absurde pour les juifs, les musulmans ou les athées. Elle brille
de mille feux pour les chrétiens qui sont passés à l’intérieur.
À quoi sert de parler de la beauté du vitrail à quelqu’un tant qu’il n’a pas
passé la porte de l’église ? Comment décrire ce qui d’abord s’expérimente
?
Le Mystère
messianique est le vitrail de notre foi. Il ne se dévoile qu’en Christ mort et ressuscité,
et demande beaucoup de silence avant qu’une parole naisse de cette rencontre.
Cela
implique de ne pas masquer ses fragilités derrière un discours religieux ;
d’accepter que la foi passe par le doute, le silence, la nuit ; de
reconnaître que le Christ se donne à voir dans l’épreuve autant sinon davantage
que dans le succès.
Aujourd’hui,
le christianisme est crédible quand il accepte de perdre.
La question
de la « visibilité » pour l’Église et son message est souvent un
prétexte pour revendiquer une certaine emprise sur la société, un certain
pouvoir. Or le Mystère messianique retire à l’Église le droit de se rendre
visible autrement que comme le Christ lui-même : humble, vulnérable, situé,
offert mais non imposé. (Ce qui n’exclut nullement une visibilité de l’Église
par son action d’abord, par des signes ensuite qui renvoient au Mystère… loin
de tout prosélytisme tapageur.)
Pour les
chrétiens aujourd’hui il est vital de discerner quand parler et quand se taire,
respecter le chemin intérieur de l’autre, faire confiance au travail caché de
l’Esprit.
La foi
n’est pas un objet à transmettre, mais une naissance à accompagner.
Le chrétien
n’a pas à imposer le Christ, mais à en témoigner
Le reste
vient — ou ne vient pas. - C’est l’affaire de Dieu.
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