A PAQ 03 - Le chemin de la désillusion
Jésus est ressuscité. Vous êtes au
courant ? Ah bon, parce que ça fait deux semaines seulement que Pâques est arrivé, et on parle déjà de tout autre chose dans les conversations…
Quelque part, ça m’effraie un peu,
cette impermanence, qui s’ajoute à un sentiment d’accélération du temps. Tout
se succède à une vitesse telle qu’on a l’impression qu’on flotte un peu à la
surface des événements… et donc, la difficulté, c’est qu’on a moins de prise
sur le réel, on ne sait plus très bien où on va…
Cela ne doit pas être très différent de
ce que ressentaient les deux compagnons sur la route, non pas la route 66 mais
la route d’Emmaüs.
Ils sont dés-orientés, c’est-à-dire
qu’ils ont perdu l’orient, la direction de leur vie.
Je trouve cet évangile tellement en
phase avec notre vie d’aujourd’hui, notre expérience humaine personnelle et
collective ! On se retrouve tant de fois dans la même
situation où face aux déceptions et aux échecs on est plongé dans le doute et la désillusion ; et j’adore ce passage de saint Luc où, grâce aux deux
compagnons et à leur rencontre d'un "inconnu", on traverse le voile qui masque la vérité éblouissante pour
retrouver le sens – « l’orient ».
« Tu es bien le seul de Jérusalem
qui ignore les événements de ces jours-ci ! »
Ironie ou humour involontaire :
s’il y a bien quelqu’un qui est au courant de ce qui s’est passé à Jérusalem
entre le vendredi et le dimanche de Pâques, c’est bien l’homme rencontré sur le
chemin. S’il y a quelqu’un qui sait pourquoi Jésus est mort, c’est bien
lui-même. Et c’est surtout le seul à savoir comment il est ressuscité.
Mais à ce stade, il n’y a que
nous-mêmes, les lecteurs, qui savons que le voyageur c’est Jésus. Et l’évangéliste
Luc construit son récit sur ce jeu entre ceux qui savent et ceux qui ne savent
pas.
Moi j’ai l’impression que tous nos
chemins sont des chemins d’Emmaüs. Je parle de nos chemins de vie ; nos
itinéraires d’errance, de recherche de bonheur, et parfois de dégoût ou de
désespoir…
Dans tous les cas, il faut passer -
c’est ma conviction - , par une désillusion. C’est-à-dire
qu’il faut sortir de l’illusion ; c’est elle qui nous empêche de voir Dieu
qui agit dans nos vies. Tant qu’on n’est pas passé par une dés-illusion, il
n’est pas possible d’accueillir la lumière de la Résurrection ! La
désillusion s’accompagne toujours de tristesse, au début du parcours.
Quelle est l’illusion de Cléophas et de
son compagnon (qui peut-être se nomme comme moi d’ailleurs) ?
Ils
le disent au verset 21 : « Et nous qui espérions qu’il serait le
libérateur d’Israël. » Voilà. Ça c’est leur illusion,
c’est-à-dire un faux savoir : la croyance qu’en Jésus, compris comme un
messie temporel, Dieu leur offrait une solution clé sur porte pour régler leurs
problèmes avec les romains et réaliser leurs rêves de grandeur et de puissance…
Quand j’entends parler de Donald Trump
qui se fait représenter en photo à côté du Christ ou travesti en Jésus
lui-même, et son ministre de la guerre Pete Hegseth qui cite de (faux) versets
bibliques pour justifier leur soi-disant « mission divine », je me
dis qu’on n’est pas loin de ce type d’illusion !
Mais nous avons tous
des projections et des illusions sur ce que nous attendons de Dieu ou de
la vie, n’est-ce pas ? Nous nous fabriquons sans cesse de fausses images
de Dieu et du Christ, pour les faire correspondre à nos rêves personnels… illusions !
Luc précise bien à propos des
compagnons au début de l’histoire qu’ils étaient aveuglés, et ne le
reconnaissaient pas : « leurs yeux étaient empêchés de le
reconnaître » ; et qu’à la fin « leurs yeux
s’ouvrirent et ils le reconnurent ». Cette inclusion nous donne en fait le
but de cette histoire. On passe de l’aveuglement (de l’illusion) à
l’illumination, en passant par une désillusion et un itinéraire à la fois
physique et spirituel.
Cet itinéraire est précieux et me
semble-t-il indispensable. Il faut du temps et
de l’espace (un chemin) pour démasquer nos illusions en les confrontant à un réel
autre : celui que Dieu met sur nos pas, et qui passe le plus souvent par
des rencontres.
Sur ce chemin, la Parole – les
Ecritures sont un guide précieux qui nous aide à relire nos expériences
humaines pour y déceler les traces de Dieu, un sens qui nous ouvre à la vie
après être passé par des morts - des déceptions, des endeuillements… Nos cœurs s’y réchauffent en reprenant
espérance, comme pour les compagnons d’Emmaüs. Ce parcours culmine alors dans le
partage du pain en communauté, où se vit la reconnaissance du Ressuscité.
Mes chers amis, je me sens chaque fois
personnellement concerné et touché quand je relis cet extraordinaire évangile
d’Emmaüs qui me renvoie à mes propres questionnements.
La réaction des deux compagnons me rappelle souvent la mienne. Ils ne pouvaient pas
concevoir que la souffrance était une étape de l’accomplissement du plan de
Dieu. Sa mort, ils la considéraient comme un échec, alors que le plan de Dieu
était justement en train de s’accomplir. C’est ce que nous avons généralement
beaucoup de mal à concevoir :
Comment réagissons-nous
face à la souffrance ? Face au mal que nous voyons autour de nous et en
nous ? Comment réagissons-nous vis-à-vis de Dieu dans l’épreuve ? Face
à la souffrance et à la mort, beaucoup de gens ont du mal à croire en la
souveraineté divine, parce que la toute-puissance et la bonté de Dieu semblent
incompatibles avec les épreuves.
Pourtant, en souffrant et
en mourant sur la croix, Jésus était en train d’accomplir le plan du salut,
l’un des points culminants de toute la révélation biblique.
Ce passage nous invite à ne
pas nous fier à notre raisonnement humain. La difficulté n’est pas forcément
synonyme d’échec, elle n’est pas forcément incompatible avec l’action de Dieu.
Elle peut faire partie du plan de Dieu pour notre bénédiction – pour nous aider
à grandir dans la foi et en humanité, en acceptant de nous dépouiller de nos
illusions et de nos aveuglements. Nous avons besoin d’être éclairés par la
Parole, et je regrette beaucoup que lors des préparations des funérailles avec
les familles, quand il s’agit de choisir un Evangile, celles-ci rejettent
souvent ce texte d’Emmaüs parce qu’elles le trouvent trop long et « qu’on
n’a pas le temps » … Mais n’est-ce pas justement ce temps-là qui nous
est nécessaire, le temps du cheminement et du partage, indispensable pour
refaire intérieurement le chemin qui va du doute et du non-espoir à la foi en
la résurrection et à l’espérance ?
Alors, puisqu’on est dimanche et que
c’est le jour de la Résurrection, je voudrais nous offrir trois
questions que vous pourriez partager ensemble par petits groupes :
·
La première : « de
quoi parliez-vous en chemin ? »
De quoi parlons-nous, c’est-à-dire : qu’est-ce qui est au cœur
de nos (mes) préoccupations ?
· La seconde : Qu’est-ce qui m’empêche de reconnaître le Seigneur à mes côtés ?
·
Et la troisième :
En quoi Jésus marche-t-il avec moi dans mes moments de doute et de
déception ? A quoi, à quels signes
le reconnais-je ?
Voilà, je vous laisse réfléchir. Bon
dimanche ; prenez soin de vous et de vos compagnons de route !
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