A DIM 13 - "Laafi bala !"

 

Vous n’êtes -comme moi- probablement jamais allés au Burkina Faso – pays d’Afrique de l’Ouest, d’où est issu le nouveau vicaire de Malmedy (un Bernard lui aussi). Mais si jamais un jour vous y allez, surtout dans des villages de brousse, observez deux Mossis (l’ethnie majoritaire du centre) qui se saluent sur la route. Vous entendrez une très longue litanie de salutations très codifiées échangées de part et d’autre (je vous épargne le dialecte parce que de toute façon, je n’ai pas l’accent) :



– Comment allez-vous ? - Laafi bala (la paix seulement)
– Et la famille, comment ça va ? - Laafi bala (la paix seulement)

- Et ton épouse (ou tes épouses, selon) - Laafi bala (la paix seulement)

- Et tes sœurs, tes frères ? - Laafi bala (la paix seulement)

- Et tes fils, comment vont-ils ? - Laafi bala (la paix seulement)

- Et tes filles, comment vont-elles ? - Laafi bala (la paix seulement)

- Et tes neveux, et tes nièces ? - Laafi bala (la paix seulement)

- Et tes oncles, et tes tantes ? - Laafi bala (la paix seulement)

– Et les gens du village ? - Laafi bala (la paix seulement)
- Et les anciens, comment vont-ils ? … etc.


À chaque demande pour savoir si les proches de l’interlocuteur vont bien, l’autre répond : laafi bala, la paix seulement. Et réciproquement !!! Ces salutations durent donc de longues minutes, sans regarder l’autre dans les yeux pour ne pas le gêner ni être agressif.

 


Évidemment, les Blancs européens (« nassaara »), habitués à un furtif « ça va ? » dont ils n’attendent même pas la réponse pour passer à autre chose, sont désemparés devant ce rituel d’apprivoisement réciproque qui demande du temps, de la présence à l’autre, de la délicatesse.

Le leitmotiv « laafi bala » qui rythme cette coutume et tout le parler mossi traduit la valeur prépondérante accordée à la paix, l’harmonie, la cohésion sociale dans cette culture. L’idéal du Mossi est de vivre en paix au milieu des siens. Même s’il est malade ou si ses greniers sont vides, il commencera toujours par répondre : « laafi bala »…



Cet objectif de vie très simple est visiblement partagé par la Sunamite de notre première lecture (2 R 4,8-16) On dit d'elle qu'elle est riche. En fait, sa grande richesse réside dans son coeur: elle offre gratuitement le gîte par pure générosité et respect pour l'homme de Dieu (le prophète Elisée). Elle ne cherche rien en retour, si ce n'est d'être disponible pour recevoir une Parole qui la dépasse.


L'Évangile nous rappelle que « Qui vous accueille m’accueille, et accueille Celui qui m’aenvoyé. » (Mt 10, 40). Cela n’aurait fait aucun doute pour notre Sunamite et pour son mari, lequel de toute façon était bien obligé de suivre sa femme ; apparemment c’est elle qui détenait les cordons de la bourse et qui décidait comment s’en servir (avec son cœur) ! Aucun doute non plus à ce sujet, pour ces peuplades d’Orient ou d’Afrique pour qui l’hospitalité est sacrée, et l’hôte de passage qui est accueilli et qui doit être traité comme un membre de la famille – voire mieux, comme un envoyé de Dieu. On se souvient de l’hospitalité d’Abraham aux chênes de Mambré (Gn 18, 1-15), dont la tradition a reconnu dans ses trois visiteurs le Dieu trinitaire lui-même et qui se termine de la même façon que dans l’épisode d’Elisée et de la Sunamite, par une promesse de fécondité.

 


Le christianisme, durant des siècles, a été façonné par cette culture et ces préceptes bibliques qui promeuvent l’accueil des étrangers : Le livre du Lévitique ordonne de traiter l'étranger résidant dans le pays comme un compatriote et de l'aimer comme soi-même, en mémoire de la captivité en Égypte (Lv 19,33-34) cf. aussi  Deut 5,15 et 15,15 : « Souviens-toi que tu as été un esclave (étranger) dans le pays d’Egypte » ; et encore le livre de Job : Jamais un étranger ne passait la nuit dehors, ma porte restait ouverte au voyageur" (Job 31, 32). L'épître aux Hébreux rappelle que l'hospitalité ne doit pas être oubliée, soulignant qu'en l'exerçant certains ont parfois accueilli des anges sans le savoir (He 13,2). L'apôtre Paul quant à lui déclare que, par la foi, les non-Juifs (autrefois étrangers) deviennent concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu (Eph 2,19). Le pape François en a fait un cheval de bataille à Lampedusa, et Léon XIV lui a emboîté le pas lors de son récent voyage pastoral aux Canaries… Et comment ne pas citer la Règle de Saint Benoît qui a fait du devoir d’hospitalité un trait exemplaire du monachisme : « Tous les hôtes seront reçus comme le Christ. » (RSB Ch 53)

 


Cela est juste interpellant alors que nous venons chez nous de célébrer la Journée Mondiale des Réfugiés – dans une Europe qui clairement choisit d’ « exporter » plutôt ses illégaux vers des pays « d’accueil » comme l’Afghanistan ( !), le Rwanda ( !)… peu regardants sur les droits de l’homme. On paye des gens qui sont au mieux des « kapos » ou gardiens de prison, des dictateurs, pour qu’ils « gèrent » à notre place ce « problème ». (J’ai mis beaucoup de guillemets, je sais. Mais cela me choque et me révolte car il y a énormément de désespoir derrière ces réalités !)

 

L’enseignement de Jésus dans le passage d’aujourd’hui traite de la « suite du Christ » (sequela Christi) c’est-à-dire ce qui est attendu pour devenir disciple, et qui met l’amour du Christ au-dessus de tout, y compris sa propre famille et tous ses attachements jusqu’à sa propre vie personnelle. Il est à bien comprendre comme un appel à laisser l’amour du Seigneur orienter toute notre vie en nous libérant de ce que nos affections peuvent parfois avoir de trop possessives et égoïstes. Ainsi, « prendre sa croix » ce n'est pas une invitation à rechercher la souffrance, mais plutôt à accepter le mouvement de « sortie de soi ».

 


 Cet enseignement est prolongé par les versets sur l’accueil qui se décline en trois exemples : celui qui accueille un prophète, celui qui accueille un juste, celui qui accueille (donne un verre d’eau à) un petit – disciple du Christ… avec au bout du compte une récompense proportionnelle. Je crois que par là Jésus veut nous dire que la récompense est déjà dans la démarche d’accueil. Comme pour la Sunamite, cela passe par des actes très concrets (offrir un verre d’eau, partager un repas, donner un peu de notre temps… voire sa chambre !). Je peux témoigner des joies dont j’ai été gratifié en accueillant tantôt des scouts en recherche de logement pour une nuit, tantôt des pèlerins ou même des routards qui allaient de presbytère en cure et en monastère, sachant qu’ils y seraient vraisemblablement accueillis ; mais aussi des personnes en difficulté, en souffrance… C’étaient des rencontres souvent profondément humaines et j’ose même dire spirituelles, qui me poussaient hors de mes limites et de mon confort. Je suis certain, maintenant encore, que le Seigneur était dans ces rencontres et cet accueil.

 


Car ce qui est surprenant aussi, c’est que le Seigneur dit : « qui vous accueille m’accueille ». Jésus ne nous demande pas ici d’accueillir les autres pour l’accueillir lui - ça c’est dans un autre passage de Matthieu, la parabole du jugement (ch 25, v35) : en fait ici il nous demande de nous laisser accueillir par les autres pour leur permettre à eux, en nous accueillant, de l’accueillir, lui !

Ce n’est probablement qu’en nous laissant accueillir que nous pourrons « donner un verre d’eau fraîche au petit » : Nous savons bien qu’il nous est souvent plus difficile de nous laisser accueillir, de nous laisser aider, bref de dépendre d’autres…, que de nous empresser à assener une générosité pas toujours bien placée ni ajustée. Accepter d’être accueillis (donc de dépendre) nous permet de nous mettre à la juste place, dans l’humilité et la reconnaissance, et d’expérimenter la joie évangélique qui savoure la valeur d’un simple verre d’eau reçu et offert. Je sais quand j’entre dans une chambre à l’hôpital que j’ai d’abord à me laisser accueillir par la personne malade que je vais visiter…

 

…Et si nous quittions nos habits d’accueillants pour revêtir ceux d’accueillis ?

…Et si nous apprenions à accueillir en nous laissant accueillir ?

…Et si le véritable accueil n’était possible qu’à ce prix-là ?

(en sachant la valeur des « petits gestes » et en les pratiquant)

 


« Qui vous accueille, m’accueille » : Il nous faut absolument entrer dans la logique de Jésus !

"Laafi Bala !"

 

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