C CAR 04 - "Les trois fils"
Merveilleuse parabole ! Pour moi, un des sommets de l’enseignement de Jésus. Et un texte qui m’a bouleversé et me bouleverse encore…
Nous avons pris l'habitude
d'appeler cet évangile "la parabole de l'enfant prodigue" :
titre ni complet ni exact.
On pourrait appeler cet évangile "la parabole des deux fils". Ce qui conviendrait encore mieux serait "la parabole du Père et de ses deux fils" ; ou encore "la parabole du Père prodigue" : il leur prodigue vraiment tout son amour !
Perso, j’aurais plutôt envie
de l’appeler "la parabole du Père et des trois fils". Vous
avez bien entendu : "des trois fils" !
D’où sort-il ce troisième fils ??
Pour comprendre, il faut d’abord
faire un peu de psychologie. Et d’abord, dites-vous bien que si on a retenu
seulement le titre "parabole du fils prodigue", c’est parce que dans
la société chrétienne et bien-pensante qui était la nôtre voici encore quelques
décennies, le comportement du fils cadet – le prodigue, c’est-à-dire le
dépensier – était proprement scandaleux : réclamer son héritage auprès
du père sans même attendre son décès, f… le camp à l’étranger et claquer tout
son fric dans les fêtes et les plaisirs interdits à la bonne morale, cela ne
pouvait manquer de révulser les bons catholiques – et plus encore les
protestants pour qui l’économie et le respect de l’héritage patrimonial est une
vertu cardinale et le gaspillage, un péché.
Prodigue, ce fils cadet l’était sans complexe, lui qui devait éprouver une aversion non dissimulée pour le travail, travail dont les vertus rédemptrices étaient tant mises à l’honneur dans notre bonne vieille morale chrétienne. En plus, hypocritement, il se résout à revenir cajoler le père qu’il avait plaqué là, seulement parce que tenaillé par la faim !
Bref, ce fils avait tout pour énerver tant les pharisiens qui reprochaient à Jésus de manger et de boire avec les pécheurs ("un glouton et un ivrogne") que les braves catholiques d’avant Freud. (Sigmund Freud affirmait que chacun doit "tuer son père" symboliquement pour entrer dans le processus de croissance et d'autonomisation).
Pour ces chrétiens-là, dont nous sommes sans doute aussi, l’attitude du
père vis-à-vis du cadet, le prodigue, apparaît extraordinaire de mansuétude et
de générosité, à la limite anti-éducative (il ne lui a même pas passé un savon
à son retour !) ; tandis que nous comprenons fort bien la réaction choquée
du fils aîné devant tant d’injustice ressentie, et son refus d’entrer dans la
joie du père qui fait la fête pour ce vaurien à peine repenti… Mais bon !
On accepte la situation puisque c’est Jésus lui-même qui raconte cette histoire
sensée décrire le comportement de Dieu vis-à-vis de ses enfants pécheurs ;
il faut donc bien s’en accommoder. Et généralement on en tire la conclusion que
Dieu (le Père) est tellement bon qu’il nous pardonnera toujours, quoi que l’on
ait fait – ce qui n’est pas totalement faux mais ne provoque guère à la
repentance et à une véritable conversion. Au contraire, elle renforce l’image d’un
Dieu bonasse qui s’est substituée à celle du Dieu juge sanctionnateur qui était
celle d’avant mai 68 et le concile.
OK. Mais vous vous doutez bien je suppose que Jésus ne raconte pas cette histoire simplement dans le but de choquer et exaspérer les pharisiens, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui !
Car bien sûr, les pharisiens sont totalement du côté du fils aîné, ils s’identifient
même à lui, eux qui respectent comme lui depuis leur plus jeune âge tous les
préceptes de la loi de Dieu et connaissent par cœur la Tora, l’Ecriture. Eux
qui s’estiment des justes et qui se disent et se croient fidèles, alors qu’ils
ne sont que soumis. Eux qui devant Dieu comptabilisent leurs mérites comme on
compte les sous patiemment économisés au prix d’un labeur acharné. Oui, "ces gens-là" (comme dirait
Jacques Brel) peuvent agiter leurs médailles, faire valoir leurs bonnes œuvres :
il ne leur manque qu’une chose, et c’est malheureusement l’essentiel : l’amour.
Oh, il n’y a guère d’amour non plus dans le comportement du cadet. Pas d’illusions ;
on ne sait même pas s’il a été touché par l’accueil incroyable et inattendu de
son Père qui s’est précipité vers lui… Tout est en fait centré sur l’attitude du
Père tant vis-à-vis de son ingrat de cadet que vis-à-vis de son endurci d’aîné :
Il les aime tout autant l’un et l’autre, l’un comme l’autre !
Là est la leçon principale et la révélation la plus profonde de cette
parabole. Dieu aime tous ses fils ! (et ses
filles, mais le contexte social de l’époque ne permettait pas de les mettre en
scène comme les garçons).
En fait, l’histoire porte sur le difficile
apprentissage de la liberté (et donc de l’amour) dans la
relation avec un Père (Dieu) que l’on se représente soit comme un Maître
écrasant dont il faut s’affranchir pour devenir soi (c’est la réaction du fils
cadet, le prodigue), soit comme un Propriétaire législateur et chef d’entreprise
qui distribue les bonus ou les malus à ses employés (c’est le fantasme du fils
aîné, le jaloux).
Pauvre père qui ne trouve en face de lui qu’un fuyard et un domestique
quand il voudrait des fils ! L’un confond liberté et individualisme, désir et
jouissance, indépendance et rupture ; l’autre confond
piété religieuse et orgueil, obéissance et frustration, fidélité et
puritanisme… Ce n’est
pas ces enfants-là, le rebelle ou l’esclave, que Dieu désirait !
…Et pourtant, il les aime, même s’ils se sont
fourvoyés : Il ne répudie pas le frustré en colère : « toi mon enfant, tu es
toujours avec moi, et ce qui est à moi est à toi ». Et il ne rejette pas
l’insolent revenu par nécessité ; au contraire, « il fait bon accueil au
pécheur et mange avec lui ».
Alors ? N’y aurait-il pas une autre manière d’être enfant de Dieu,
une troisième voie pour devenir libre sans être seul, enfant sans être dominé ?
C’est là qu’intervient le troisième fils, le « fils
caché » de la parabole ! Car Celui qui raconte cette
histoire -Jésus- incarne justement une autre façon d’être enfant, une troisième voie
entre rébellion et servitude. C’est cette voie du milieu – comme diraient
les bouddhistes – que Jésus nous propose de suivre avec lui et en lui,
pour entrer dans la filiation nouvelle que Dieu nous offre. Lui Jésus, le Fils par
excellence, fait la synthèse entre les deux autres fils de la parabole mais
sans tomber dans leurs travers.
- Comme le fils prodigue, Jésus quitte la maison paternelle et ose
s’aventurer en terre étrangère – la terre des hommes – mais pas pour y jouir de
sa condition divine en se faisant roi : au contraire, il « s’est vidé
de lui-même » comme l’explique Paul (Ph 2,6–11). L’incarnation du Fils n’est
motivée que par l’amour de son Père et des hommes qu’il appellera ses frères.
Et cela ira jusqu’à la croix.
- Comme le prodigue, Jésus a revendiqué et manifesté une liberté qui
lui a fait poser des gestes qui transgressaient les lois et les convenances en
allant vers les pécheurs, les prostituées, les exclus, – sans renier la Loi, mais
en la ramenant au cœur qui est l’amour qui sauve et relève. Il leur a largement
distribué l’héritage du Père, en réintégrant « les fils perdus d’Israël »
dans le peuple des sauvés. « Le fils de l’homme est venu chercher et sauver
ceux qui étaient perdus » (Lc 19,10).
- Comme le fils aîné de la parabole, Jésus
est et reste toujours proche de son Père. Il sait que le lien de communion
entre eux est indestructible : « Le Père et moi, nous sommes
UN » (Jn 10,30). Mais il n’en fait pas, lui, un privilège qu’il
garderait jalousement comme le fils aîné ; cette proximité, cette
intimité, il veut la partager avec tous ses frères humains. Et il leur donne l’Esprit,
qui est sa part d’héritage : « Tout ce que possède le Père est à
moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de
moi pour vous le faire connaître » (Jn 16,15).
Donc, je pense que Jésus, par cette
parabole des "trois
fils", veut nous aider, en évitant les pièges et les excès des deux frères
mais en prenant d’eux le meilleur, à devenir réellement cet enfant de Dieu que
nous sommes par notre baptême, trouvant en lui le Christ le chemin de la
véritable liberté qui est celui de l’Amour reçu et donné, en communion avec le
Père et avec chacun de nos frères.
La fin de la parabole nous invite à festoyer avec le veau gras, image de la communion eucharistique qui doit unir tous les fils et les filles du même Père, les aînés comme les cadets…
Être fils
ou fille de Dieu, c'est d'abord se laisser accueillir et aimer par le Père. Et
se reconnaître frères/sœurs.
Nous sommes
attendus chacun.e aujourd’hui pour revivre et retrouver notre dignité d'enfants
de Dieu. Voilà la bonne
nouvelle !
Un chant : ENFANTS DU MÊME PERE / FRATERNITE SAINTE FAMILLE
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