A DIM 14 - Oui Seigneur tu es bon !

 

Il y a des dimanches où l’évangile nous intéresse davantage que d’autres. Par exemple, celui d’aujourd’hui où Jésus dit : « Venez à moi, je vous donnerai le repos » : Cela nous semble quand même plus agréable à entendre que celui de dimanche dernier où il nous balançait : « Celui qui ne prend pas sa croix n’est pas digne de moi ».

Et, du repos, on en rêve – surtout en ce temps de vacances. La canicule nous a tous bien éreintés, on apprécierait un peu de rafraîchissement… de farniente…



Mais est-ce que le Christ est venu pour nous rendre la vie plus facile ? En tout cas, c’est ce qu’on voudrait - sinon, à quoi sert la religion n’est-ce pas ? Il faut bien qu’il y ait un avantage, un intérêt… Les humains cherchent toujours un intérêt dans tout ce qu’ils font – rien n’est gratuit. Et puis, c’est quoi ce « repos » qu’il promet ?

Bon, c’est bien si vous venez à l’église pour vous reposer ! Moi, c’est le cas, même si je travaille aussi – si, si, c’est un travail la messe je vous jure, mais c’est aussi en même temps reposant : paradoxe !

En fait, c’est ça, suivre le Christ en tant que disciple ; c’est un travail, un vrai travail, dur dur, mais qui procure le repos.  

Si vous ne me croyez pas que c’est un travail, alors demandez aux missionnaires, aux martyrs, aux catéchumènes et aux convertis, mais aussi regardez-vous qui essayez d’être de bons parents, des bons voisins, des hommes et des femmes de compassion et de partage, qui luttez ou vous engagez pour un monde plus juste et plus humain en vous inspirant de l’évangile : Est-ce que ce n’est pas un travail de tous les jours, ça ? Pour être simplement « bons », et ne pas se replier sur son petit moi, son confort… Oui, c’est un travail ! Un travail sur soi, d’abord. Et mettre ensuite la main à la pâte, se mouiller - avec d’autres, pour faire avancer le Royaume…


Le paradoxe, c’est que c’est en faisant cela qu’on trouve le repos. Le repos selon le Christ, le repos selon Dieu.

(Il y en a sûrement parmi vous qui pensent au « repos éternel », celui qui nous attend un jour : c’est pas faux, ça en fait même partie, mais ce n’est pas de cela maintenant qu’il s’agit.)




Pour en parler, je voudrais revenir au début de ce passage. « Père, je te bénis dit Jésus EN EXULTANT –  je te bénis, je te loue d’avoir caché cela aux sages et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout-petits, comme tu l’as voulu dans ta bienveillance. »

Alors là, il y a une chose que je regrette : je ne connais pas de tableaux ou d’icônes qui représentent cet instant de grâce où Jésus se met à prier en exultant de joie devant ses disciples… devant nous… Il faudrait suggérer à nos artistes contemporains pourquoi pas à notre ami Arcabas- de réaliser ce tableau,…ce Christ de joie, ce Christ en louange, ce Christ si beau -car n’est-il pas de toute beauté l’homme qui bénit, l’homme qui rend grâce ?-

… Jésus au carrefour de la bénédiction, Jésus comblé par la bénédiction de son Père, et qui bénit son Père à pleine voix pour cette bénédiction…



Bon, tout ça c’est très bien ; mais, et le « repos » là-dedans ? Attendez, vous n’avez pas encore compris ? C’est de nous que Jésus parle : « Tu l’as révélé aux tout-petits ». Voilà ce qui fait exulter, sauter de joie le cœur de Jésus !

Oui, c’est de nous qu’il parle – à condition que nous soyons de ces « tout-petits », ce peuple des humbles, des pauvres et des faibles que Jésus affectionne tant ! On connaît ses préférences ! Justement, la vision que nous a raconté le prophète Zacharie dans la première lecture : l’entrée du roi dans la ville sainte, ce roi juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, le petit d’une ânesse, cela ne vous rappelle rien ? Bien sûr, c’est le « dimanche des Rameaux », et le roi humble monté sur un petit âne, c’est le Christ.

Ce petit détail de l'âne nous montre où Dieu se situe, il est résolument proche des petits et des pécheurs, des malades et des souffrants, et la vie de Jésus en est l'incarnation. Oui, Jésus se veut un homme de paix, de compassion, il se sent à l'aise avec les petits, les démunis, ceux qui souffrent, ceux qui portent des fardeaux. Il est l'image de Dieu, son Père, qui n'est pas un Dieu sévère, lointain et froid, mais un Dieu plein d'amour, de tendresse, qui vient à notre rencontre.

 


Moi, ce qui me frappe, c’est que Jésus jubile et loue son Père alors même qu’il est confronté à des difficultés et qu’il subit des revers : Jean-Baptiste est en prison et doute sur l'identité de Jésus – « Es-tu celui qui doit venir ? » Des villes, des bords du lac de Tibériade n'accueillent pas le message de Jésus, c'est pour lui un échec. Tandis que beaucoup, dans une telle situation, lâcheraient prise et se décourageraient, lui, il exulte et bénit Dieu. Méthode Coué ? « Le scout sourit et chante dans les difficultés », comme disait un article de la Loi Scoute ?

Non pas ! La joie de Jésus est toute intérieure, elle n’est pas factice ni provoquée. Elle vient de l’Esprit Saint nous dit Luc dans le passage parallèle de son évangile. Parce que l’Esprit met en résonance avec le cœur de Dieu qui n’est que Joie et Amour, la joie de l’amour de Dieu inonde Jésus et il voit le travail de Dieu notre Père qui transcende et dépasse immensément notre propre travail. Et c’est là qu’il y a le repos.




Quand nous sommes épuisés, frères et sœurs, c’est quand nous attendons - quand nous voulons de toutes forces voir et toucher les résultats de notre travail, de nos peines et que nous constatons qu’ils ne portent pas tous les fruits attendus. Nos efforts nous paraissent vains, nous ruminons nos échecs, nous nous lamentons en nous apitoyant sur nous-mêmes. Nous voulions à tout prix réussir, et ce n’est pas ce qui arrive. Car en effet, nous ne comptions alors que sur nous-mêmes, sur nos propres forces, nos capacités, nos talents. Et plus nous constatons que la réalité nous échappe, que l’obstacle nous résiste, plus nous nous acharnons et nous nous démenons, nous dépensons de l’énergie en projetant de nouveaux plans encore plus audacieux et compliqués, programmés pour donner un résultat infaillible… qui ne se réalisera pas. Le poids de nos responsabilités nous écrase. Et c’est alors, souvent, le burnout, la dépression, l’amertume qui rend coupable de nos malheurs Dieu et les autres…

Voilà pourquoi Jésus nous propose d’échanger notre fardeau contre le sien. Le sien est léger, parce que c’est l’œuvre du Père. Le nôtre est lourd et pesant, parce que c’est de notre seul travail que nous escomptons réussir et nous sortir d’affaire, sans l’aide de Dieu, sans que nous remettions tout entre ses mains.





Les petits et les humbles savent cela d’instinct. Ils ne peuvent pas compter sur eux-mêmes, leurs talents, leurs richesses, leurs forces. Dieu seul est leur force, leur espérance et leur salut. Ils n’espèrent pas leur salut en eux-mêmes, mais seulement en Dieu. Ce qui ne les empêche pas d’agir pour le Royaume, mais sans bruit ni fracas, de façon souvent discrète et en s’effaçant devant l’action souveraine de Dieu.

(C’est un peu voyez-vous comme lorsque vous conduisez une voiture puissante en plein hiver par temps de neige. Vous voilà bloqué sur une plaque de neige ou de verglas. Par réflexe, vous allez mettre plein de gaz pour sortir de l’ornière où vos roues sont enfoncées ; cela ne va servir qu’à faire tournoyer la voiture dans tous les sens mais elle restera toujours coincée. Par contre, si vous relâchez la pédale et que vous passez la première, comme dans une prière (c’est ce que je fais quand ça m’arrive) vous remettez tout doucement du gaz, et il y a de bonnes chances que votre véhicule finisse par franchir l’obstacle sans s’abîmer.)

 


Frères et sœurs, oui, travaillons pour Dieu, mais travaillons surtout avec lui, et en comptant avant tout sur lui seul ! Nous péchons trop par orgueil, y compris bien sûr dans l’Eglise. L’Eglise avance, ou plutôt le Royaume avance uniquement par l’action des « tout-petits », les gestes simples et pleins d’humilités, généreux et désintéressés, de cette multitude de femmes et d’hommes – surtout de femmes – qui ont choisi de porter le joug avec le Christ, allégeant leur fardeau et celui des autres en le remettant au Seigneur.

Si nous le vivons sincèrement, en s’efforçant de nous tenir comme ces petits sous la main de Dieu, alors nous aussi nous jubilerons de joie, nous exulterons sous l’action de l’Esprit en louant le Père de ce qu’il fait par nous et pour nous, à travers nous pour le monde où il nous envoie !

 

« Oui Seigneur, tu es bon, oui Seigneur, tu es ma force,

Oui Seigneur, tu es bon, alléluia ! »


1. Crions de joie pour le Seigneur,
Chantons, remplis d’amour pour lui.
Il m’a guéri, m’a délivré, alléluia !

2. Ma force et ma joie sont en lui,
Oui, mon rempart, c’est son Esprit.
La terre est pleine de son amour, alléluia !

3. Ta croix, Jésus, m’a délivré
De mon angoisse, de mon péché.
Ton côté ouvert m’a guéri, alléluia !

4. Oh ! oui, Seigneur, tu es ma force,
Toi, ma lumière et mon salut.
Ma confiance est dans ton amour, alléluia !

5. Père très bon, Dieu d’Abraham,
Jésus, Sauveur du monde entier,
Esprit de feu, torrent de joie, alléluia !

6. Merci, Seigneur, pour ton Esprit
Et pour ta grâce mise en nos cœurs,
Merci pour nos vies purifiées, alléluia !

 

 

MEDITATION :

 

De quel repos, de quelle paix parle le Seigneur ici pour que nous l’attendions de lui maintenant ?

Cette intranquilité dont il promet de nous soulager nous la connaissons bien, c’est une peine plus profonde qui est comme un insaisissable ennemi en nous. Bien des philosophes en ont parlé et ont cherché comment s’en soulager. Le philosophe Leibnitz l’a appelé « inquiétude » et le relie au désir, John Locke a appelé ce mal-être « uneasiness », le sentiment que cela n’est pas facile d’être soi-même. Kierkegaard a écrit tout un livre appelé le « Traité du désespoir » ou « La maladie à la mort » selon les traductions. Niestche l’appelle « la grande fatigue », et Freud « la mélancolie ».

De quoi parlent-ils tous, à leur façon ? De cette charge que nous ressentons même si par ailleurs tout allait bien pour nous, avec un toit sur la tête, de bonnes choses saines à manger, si nous avions assez de ressources pour voir venir, une santé correcte, et quelques personnes qui nous aiment un petit peu… Une étrange charge, sourde, une inquiétude est ressentie par tous les humains, comme un bruit de fond ou comme un sirène hurlante, selon les moments.

Je ne pense pas qu’un coquelicot des champs ressente cette inquiétude, elle est attachée à notre condition humaine. C’est une sorte d’angoisse de ne pas être à la hauteur, à la hauteur de quoi, on ne sait pas, peut-être simplement de ne pas être ce que nous penserions devoir être, faire ce que nous penserions devoir faire. C’est aussi une sorte de vertige de ne pas saisir quel sens aurait notre existence, cette vie qui vient d’on ne sais où et qui est si brève..

C’est de cette peine là, de cette charge là qui pèse lourdement sur nos épaules, que Christ travaille afin d’apporter de la quiétude dans notre inquiétude.

Les stoïciens ont cherché à s’en affranchir par leur mépris des choses de ce monde, les épicuriens en se concentrant sur l’adoration de ce qu’il y a de meilleur dans la vie en ce monde. L’intégriste de toute sorte cherche héroïquement à s’effacer lui-même dans une doctrine, dans des rites, dans l’observance de plus en plus frénétique et pointilleuse de commandements considérés comme divins. D’autres cherchent, comme le dit Blaise Pascal, à s’étourdir dans les distractions ou à faire le vide en eux-mêmes…

C’est autrement que le Christ agit, et à un tout autre niveau. Ce qu’il propose n’est ni une sagesse, ni une religion, ni un effacement de notre individualité. Il nous propose non pas de « recevoir son enseignement » mais d’aller à lui et d’être ses disciples. Le joug que propose Jésus n’est pas plus léger, le joug qu’il nous propose c’est la légèreté de la grâce de Dieu. C’est de vivre de ce qui le fait vivre et le porte, lui, Jésus et dont il témoigne : « je suis doux et humble de cœur ». Il y a là le point essentiel et sa conséquence :

D’abord il dit qu’il est : « je suis ». Comme un état de fait. Être son disciple c’est pouvoir nous aussi dire « je suis ». Cela nous a été donné : ce n’est pas une qualité à conquérir, nous n’avons pas pour cela à être croyant, ni à « réussir » notre vie, notre couple, notre travail, nous n’avons pas à le mériter en portant du fruit, en ayant des enfants, en ayant un corps de rêve… Repartir de ce « je suis », de cette nudité de l’enfant qui vient de naître dont parle Jésus en introduction, dans sa prière de louange. […]

Pasteur Marc Pernot

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