A DIM 20 - Les miettes de la table de Dieu
Avouons-le : aujourd'hui, le texte de l’Évangile nous met un peu mal à
l’aise. On ne comprend pas très bien l’attitude de Jésus, lui qui d’habitude
est si compatissant, si sensible aux peines de chacun... Cela ne colle pas avec
l’image que nous avons de lui.
=>Comment peut-il remballer aussi durement une pauvre femme qui le
supplie pour son enfant malade ? Et
même, au début de la rencontre, il semble l’ignorer complètement en s’enfermant
dans le silence !
Essayons de comprendre.
Jésus sort
de son territoire, il veut un peu de repos à Tyr et Sidon. Il cherche le calme.
Manque de chance, une femme du coin le repère, une cananéenne – donc païenne
pour les Juifs –Et elle se met à hurler. Elle ne chuchote pas, elle crie.
Les disciples, qui n'ont visiblement pas inventé la diplomatie, font une remarque typiquement humaine : « Renvoie-la, car elle nous casse les oreilles ! » Ils ne demandent pas que Jésus intervienne pour elle, par compassion, mais pour avoir la paix. Ils veulent juste éteindre l'alarme.
Jésus, lui, reste silencieux. Puis, il lance cette phrase qui,
aujourd'hui encore, fait grincer les dents de tous les prédicateurs : « Il
n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens.
»
Si cette scène se déroulait de nos jours, filmée par un smartphone et
postée sur les réseaux sociaux, Jésus ferait un «buzz » monumental en
moins de deux heures :
« Un prédicateur célèbre
ignore une mère en détresse et la compare à un chien ».
......Au fond, cela ne ressemble-t-il pas à ces slogans qu’on entend de
plus en plus aujourd’hui : « Restez dehors, les étrangers qui veulent
venir chez nous nous prendre notre travail, profiter du système et de nos
avantages ! Vous êtes tous des voleurs, des criminels. Buiten ! "Restez dans vos pays de merde" (comme disait un certain Donald Trump). »
Jésus s’inscrit-il dans cette mentalité égoïste ? Je ne le crois
pas un seul instant. Pourtant, il a bien dit cette phrase : « Il n'est pas bien de
prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Comment
comprendre ?
Il faut se
rappeler que Jésus est parfaitement juif, inséré dans ce peuple d’Israël
dépositaire des promesses de Dieu contenues dans l’Alliance. Il se vit Juif, il
pense en Juif. Et pour un Juif, il est normal qu’il y ait une frontière
théologique clairement affirmée dans les écritures, la Torah : l’Alliance
est adressée au peuple élu de Dieu, Israël. C’est ce qui le distingue des
autres peuples.
Donc Jésus
se trouve dans une situation délicate. L’intervention de la femme cananéenne le
met devant un dilemme : être fidèle à la Torah et à tout ce qu’elle
représente pour un Juif, ou écouter son cœur qui vibre déjà très fort au
diapason de l’appel plein d’espoir de cette femme pour son enfant…
Il se donne
donc le temps de la réflexion et de la prière, en se taisant.
Au bout de
ce silence, les cris de la femme ne cessant pas et devant l’exaspération des
disciples, Jésus tente une réponse qui ressemble à un refus mais adouci : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux
petits chiens. »
En Orient,
à cette époque, le terme « chien » est une expression courante pour désigner
les païens. Toutefois, le texte utilise ici un diminutif plus doux : les «
petits chiens » (les chiens de la maison, les chiots domestiques). Jésus
n'insulte pas cruellement cette femme, mais il lui rappelle gentiment ce qui
est un obstacle aux dons de Dieu : l'Alliance commence par le peuple élu,
Israël.
Tout aurait
pu s’arrêter là, et chacun rentrer chez soi – avec le cœur lourd.
C’était sans compter sur l’intelligence du cœur de cette maman. En fait,
c'est ici que se produit le retournement théologique et humain le plus
extraordinaire du récit.
Au lieu de s'offenser, de partir blessée et abattue ou de se mettre en
colère, cette mère fait preuve d'une audace, d'une intelligence et d'une
humilité boulever-santes. Elle entre dans la métaphore de Jésus et la retourne
à son profit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent
les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Elle ne conteste pas la priorité d'Israël. Elle accepte de n'être qu'un
petit chien de la maison. Elle dit seulement à Jésus : « Ton amour est si
grand, la table du Royaume est si généreuse, qu'une seule miette de ta grâce
suffit pour sauver ma fille. »
Devant cette répartie dictée par l'amour maternel et la foi pure, Jésus est comme conquis. Il s'exclame : « Femme, grande est ta foi ! Que tout se passe pour toi comme tu le veux. » À cet instant précis, la fille est guérie.
Que s’est-il passé ?
Jésus a
senti la vérité dans cette réponse de l’étrangère. Une vérité qui le sort du
dilemme et libère en lui les flots de la grâce. Ce que cette femme dit vient de
Dieu, il n’y a pas de doute. Et cela rejoint ce qu’entrevoyaient déjà certains
passages des prophètes pour qui le salut et l'Alliance d'Israël
s'élargiraient un jour à toutes les nations de la terre (ex. Is 2, 2-3 ; 49, 6 ; 56, 6-7 ; Jr 16, 19 ; Za 8, 22-23)
Qu'est-ce que cela nous enseigne pour notre vie spirituelle ?
-> D'abord, que Dieu aime qu'on lui réponde. La prière n'est pas
une récitation rigide où l'on doit parler comme dans un dictionnaire du XVIIe
siècle. La Cananéenne nous montre qu'on peut négocier avec Dieu, argumenter
avec Lui, et même faire de l'esprit. Dieu ne cherche pas des robots bien élevés
qui disent oui à tout sans réfléchir, Il cherche des cœurs vivants et
audacieux.
Frères et sœurs, lorsque nous nous sentons indignes, lorsque nous avons
l'impression de ne mériter que les miettes de la table de Dieu, rappelons-nous
de la Cananéenne. Approchons-nous du Seigneur avec la même audace humble.
Sachons que pour Dieu, il n'y a pas d'exclus, pas d'étrangers. Une seule miette
de son amour suffit à transformer nos vies et à guérir nos blessures les plus
profondes.
Amen.
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