C CAR 05 - De la pierre au coeur !

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Cette scène de l’Evangile est d’une violence inouïe.

Je m’en suis mieux rendu compte en regardant un extrait de la série « La vie de Jésus » qui présente l’histoire de Jésus d’après saint Jean. Je voudrais vous le montrer, cet extrait : il nous fait mieux entrer dans ce vécu, que notre seule imagination qui a tendance à adoucir, à rationaliser, intellectualiser... [l’extrait vidéo est présenté ci-dessus en complément de l’homélie, regardez-le avant de lire la suite. En fin d'article, une autre, plus dure mais très réaliste]

De fait, il y a une brutalité, une froideur extrême qui vous saute à la figure dès le début de la scène.

Reprenons.

On est sur une place publique. Il y a des gens en quantité, et, en avant de la foule, il y a les scribes et les pharisiens avec leurs longues robes et leurs visages sévères ; et voilà que l'un d’eux traîne une femme sur le sol comme on traîne un chien ou un animal, et il la jette au milieu de la foule rassemblée, comme une ordure. Une femme à moitié nue qu’on a surprise en flagrant délit d'adultère.  Or, les scribes et les pharisiens entendent appliquer strictement le commandement de Moïse : Toute femme surprise en adultère sera lapidée.

Savez-vous ce qu’est une lapidation ? Je n’ai pas pu voir cela, heureusement, mais, il n’y a pas si longtemps que cela, il y avait une vidéo horrible qui avait été diffusée par Daesh – l’Etat islamique, dans lequel une femme - je ne sais plus dans quel pays, en Syrie peut-être - a été lapidée de façon horrible : les pierres tombent autour d'elle, fracassent la tête, fracassent les membres, les organes, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’une bouillie sanglante. Son propre père faisait partie des bourreaux, sans doute obligé lui aussi sous peine de mort. Avant cela, les djihadistes avaient demandé à la femme, devant la caméra : « acceptes-tu la punition de Dieu ? » Et on voit la jeune femme opiner de la tête, avant d’être contrainte de s’allonger pour être lapidée.   


Et c'est ça que ces scribes et ces pharisiens voulaient faire. Eux, qui se disaient les purs, les ‘séparés’ du reste du peuple (c’est la signification du nom ‘pharisien’), appliquent la loi de Moïse sans état d’âme, peut-être même avec délectation pour certains. Mais ce n’est pas que le procès de cette femme, qui est d’ailleurs déjà condamnée de facto sans avoir aucune procédure de défense, aucun recours ; c’est avant tout le procès de Jésus qui est instruit ici. On l’a d’emblée bien compris, on se sert de cette situation pour mettre Jésus en porte-à-faux avec la loi de Moïse, et ainsi le faire accuser et le faire mettre à mort lui-même ou du moins le discréditer vis-à-vis de ses disciples et de la foule.

Le piège est bien ourdi et les mailles sont très serrées. La seule échappatoire est que Jésus renie ses beaux principes de miséricorde et l’enseignement qu’il dit tenir de Dieu, en condamnant lui-même la femme à cette mort atroce. Les pierres sont déjà dans les mains des spectateurs…

 « Moïse nous a dit… Et toi, que dis-tu ? »  Le silence s’installe, pesant. La femme est là, par terre, accablée. Elle attend la première douleur aigüe dans sa chair. Cette femme ne compte pas, elle n’existe pas pour les scribes et les pharisiens : pour eux, ce n'est qu'un objet, un prétexte.

Silence… Jésus trace du doigt des traits sur le sol.


 J’en profite pour une petite digression et une question : Où est l'homme ? Vous allez me dire ‘Quoi, quel homme ?’  Mais bien sûr, cette femme a commis l'adultère : avec qui ? Avec un homme, non ? Où est l’homme, où est ce salaud ? Noon, bien sûr, l’homme est à l’abri de toute punition, toute sanction ! Lui, c'est l'Homme ! La femme, c'est elle qui portera toujours la responsabilité. Tant de sociétés aujourd'hui dans le monde vivent encore cette situation : l’homme a tous les droits, la femme n’en a aucun, ou presque. Même chez nous, combien de femmes victimes d’agression sexuelle ou de violence conjugale par exemple, n’arrivent que très difficilement à se faire entendre par la société civile ou la justice…

Où est l’homme ? Probablement parmi ceux qui assistent à la scène : personne ne le saura.

Et voilà que Jésus est là. Il écoute, il regarde ; il entend cette accusation et l’interpellation : « Qu’est-ce que tu en dis-tu, toi ? »  En faisant de Jésus le juge qui doit trancher, choisir entre être fidèle à la loi de Moïse, la loi de Dieu, ou sauver une femme en étant fidèle à la loi de l’amour qu’il enseigne - en le mettant ainsi au pied du mur, Jésus sait que c’est son procès à lui qui déjà est commencé.  

Alors Jésus s'accroupit et commence à écrire sur le sol. Curieuse réaction de Jésus : on a beaucoup essayé d'interpréter cette histoire d'écriture ; j’en dirai un mot plus loin. Ce n’est vraisemblablement pas que pour gagner du temps.

Quoi qu’il en soit, Jésus refuse d'entrer dans cette parodie de jugement et ce dilemme qu'on veut lui imposer. Il refuse de ne voir en cette femme que la femme-objet qu'on lui présente afin de pouvoir, lui, l'accuser.


Quand il se redresse, ce n’est pas pour prononcer un jugement contre ses adversaires, mais c'est pour amener les accusateurs à leur propre conscience : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »

Et à nouveau, il se baisse et trace des traits sur le sol. Le silence qui vient alors de nouveau est celui que nous revivons nous aussi chaque fois que nous avons la tentation de condamner quelqu’un, de porter un jugement, et que, nous souvenant de cette scène, ou de la parabole de la paille et de la poutre, ou de la sentence « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés », nous rentrons en nous-mêmes pour faire notre propre examen de conscience. Un silence salutaire.

« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »

Jésus leur laisse la possibilité de partir, l'un après l'autre, discrètement, sans avoir à subir son jugement, et peut-être sa condamnation.

Là, il peut à nouveau se redresser et parler à cette femme restée seule en face de lui. Maintenant, ce n'est plus une femme-objet, un prétexte, ce n'est plus une de "ces femmes-là", c'est quelqu'un, un être de chair et de sang, avec ses faiblesses et ses richesses. Il la regarde :

"Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus. Va, et désormais ne pèche plus".


Jésus ouvre un avenir à cette femme. Il lui rend sa dignité, il l'invite à vivre dans la dignité : "Va, et désormais ne pèche plus".

Mais quand même… quel est le sens, la signification de ces traits que Jésus trace sur le sol ? Il y a beaucoup de thèses, d'hypothèses, de suppositions à ce sujet... Pour moi, en fait, c'est tout simple : Jésus est en train d'écrire la Loi, la Loi nouvelle, la Loi renouvelée.

La loi de Moïse était gravée sur des tables de pierre… et c'est le cœur des hommes qui s'est endurci, qui est devenu dur comme pierre.

Jésus trace sur le sol, la poussière : la Loi nouvelle s'adresse à l'homme qui est issu de la terre. Elle n'est pas, elle ne peut pas être figée. Elle est semence en nos cœurs. Semence d'avenir, semence de liberté, semence d'amour. "Va, et désormais ne pèche plus".

"Va": le mot de la liberté retrouvée, de la route qui s'ouvre alors qu'elle se heurtait à l'impasse de la mort.

"Ne pèche plus": pour cela, il y faudra l'Esprit Saint, fruit de l'abaissement et du relèvement du Christ emportant le péché du monde.

En ce temps de Carême, Le Seigneur nous invite à nous redresser, à tourner nos regards vers la joie de La Résurrection. Au lieu de ruminer nos péchés passés ou ceux des autres, et de les jauger à l'aune de nos cœurs de pierre, redécouvrons notre dignité et vivons dans la tendresse de celui dont la seule loi est l'amour !


Le Sacrement de la Réconciliation qui est largement proposé en cette année jubilaire et ce temps de préparation à Pâques est, pour moi, pour nous tous, la grâce offerte de ressentir véritablement ce regard aimant du Christ qui nous relève-libère et nous guérit en nous ouvrant le cœur à l’infinie miséricorde du Père. Sans cette expérience concrète, nos cœurs risquent de demeurer endurcis comme ceux des scribes et des pharisiens, fermés à Dieu et à nos frères - et nous, de manquer la plénitude de la Joie pascale. Profitons donc sans complexes de ce cadeau extraordinaire du pardon divin pour que le regard de Jésus soit aussi le nôtre ! Moi, je ne pourrai jamais vous dire combien personnellement, il a changé ma vie et mes relations et enrichi mon ministère de prêtre…

« Personne ne t’a condamnée ? » « Non, Seigneur ». « Moi aussi, je ne te condamne pas. VA ! »

J’aurais presque envie d’ajouter : « Alléluia ! » – avant la Nuit pascale… !

Oui Seigneur, tu es bon ; oui Seigneur, tu es ma force…




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