A TOUSSAINT - Qu'espères-tu ?
La Toussaint est une fête qui a un rôle important
dans notre culture, qu’on soit croyant ou non. Elle nous touche tous, parce que
nous savons tous que notre vie a un terme, et que nous perdons tous des êtres
chers au cours de notre existence.
La fête chrétienne de Tous les Saints n’est pas une « fête des
morts », même si le jour des défunts qui la suit immédiatement, le 2
novembre, est un jour de prière dédié à tous ceux, connus et inconnus, qui ont
fait leur passage : elle célèbre le bonheur de ceux qui sont entrés dans
la gloire divine, les Saints, qui sont présentés comme l’aboutissement de la
vie chrétienne, sa pleine réalisation.
Petit à petit, au cours des
siècles, ce « Jour des morts » a pris le pas sur la fête de Tous les
Saints, avec en plus – les choses évoluant encore, sous l’influence de la
culture anglo-saxonne – le phénomène Haloween qui a pris une ampleur incroyable
depuis les années 90, y compris chez nous. Parallèlement à cette mascarade qui
traite la mort avec dérision, on délaisse de plus en plus les visites aux
tombes et l’entretien des cimetières, qui étaient autrefois un des grands
marqueurs de ces commémorations de Toussaint, avec la participation aux messes
et aux vêpres des défunts.
L’intérêt de la Toussaint – qu’on n’a pas osé rayer des calendriers et
de la liste des jours fériés (à part dans les calendriers scolaires, où les
congés de Toussaint sont devenus les « congés d’automne ») –
l’intérêt au fond est à la fois anthropologique et spirituel. La Toussaint,
comme moment particulier de l’année qui défile, nous oblige quelque part à
revisiter chaque année et à interroger nos représentations de la vie, de la
mort, et de la vie après la mort. Elle nous questionne chaque année : « à quoi crois-tu ?
Qu’espères-tu ? ».
Ces représentations fonctionnaient bien, jadis, et l’on s’en contentait : Il y avait le Paradis, « lieu » de la béatitude éternelle pour les bons chrétiens – et on priait pour que tous nos défunts, et puis aussi bien sûr nous-mêmes, y trouvent un jour leur place. À côté, il y avait aussi l’enfer et le purgatoire, moins amusants et qu’on tâchait d’éviter… Cela donnait en tout cas du poids à l’existence et de la valeur à nos actes.
Ces représentations, comme celle qui est présentée dans l’Apocalypse de
Jean, ont très fort vieilli et ne sont plus guère usitées. L’assemblée immense
des élus, foule des bienheureux qu’on ne peut dénombrer, avec leurs robes
blanches et leurs palmes à la main et qui se prosternent devant le trône de
l’Agneau…, ces visions célestes ne séduisent plus guère de monde, tout comme
les flammes de l’enfer ou les gémissements du purgatoire ne font plus peur à
personne. Et puis, l’éternité vue ainsi, cela apparaît bien long et ennuyeux
(surtout vers la fin, comme ajoutent les plaisantins).
L’Eglise a pris note de ce changement culturel ; et depuis le Concile, elle tente de moderniser ces représentations, en insistant sur leur caractère symbolique. Ce ne sont plus désormais des lieux, mais des états, avec toujours cependant à la clé : le bonheur ou le malheur, une plénitude ou un manque éternel. Et on reste assez vague sur le « comment » puisqu’on n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, selon les paroles du Christ, c’est qu’on sera « en Dieu », « avec Lui pour toujours » (cf Jn ), et qu’il y aura une « séparation » d’avec ceux qui auront choisi le mal plutôt que le bien. Voilà, en gros.
Bon. Ce qui est certain, c’est que, depuis toujours, la mort nous
fait peur, on a horreur de perdre ceux qu’on aime, on ne s’y fait
pas ! Et d’autre part, oui, on aimerait vivre le plus longtemps possible,
en bon état en tout cas et sans souffrances insupportables, car dans ce cas la
mort vaut mieux que la vie puisqu’elle met fin à ces souffrances.
Mais vivre éternellement, est-ce que cela vous
intéresse encore ?… Le « paradis » est-il encore désirable
aujourd’hui ?
Si on regarde nos contemporains – du moins en occident, il est clair
que beaucoup se sont désintéressés d’une hypothétique vie après la mort –
la chute vertigineuse de la pratique religieuse en est d’ailleurs le reflet. On
vit comme si après nous il ne devait plus rien avoir (« les
mouches »). D’autres essayent de prolonger au maximum leur existence, à
force de soins coûteux de toutes sortes et en faisant appel à la science ou au
domaine parapharmaceutique en plein essor qui vend toutes sortes de produits et
de cures sensées assurer une longue et heureuse vie… À l’extrême il y a
certains dirigeants ou milliardaires comme Elon Musk, qui financent des
recherches pour prolonger presque indéfiniment la vie humaine ou envisagent de
transplanter le cerveau humain dans une machine, ou comme Poutine dont la fille
dirige un institut médical investissant des milliards dans la recherche de
l’immortalité… C’est ce qu’on nomme le transhumanisme : « améliorer »
l’humain en le modifiant.
Tout cela est très loin n’est-ce pas de l’optique
chrétienne et de l’Espérance qu’elle veut transmettre en une
Vie nouvelle, exempte de souffrance et illuminée par un Bonheur qui vient
d’ailleurs MAIS QUE NOUS POUVONS DÉJÀ EXPERIMENTER ICI-BAS : C’est cela
qui fait la différence, l’énorme différence avec toutes les théories de survie
terrestre, de revie après, de fusion dans le cosmos, de réincarnartion, etc.
Chez nous, chez les catholiques, le paradis il se construit d’abord ici
sur la terre : il est dans tous les gestes d’amour et de don de soi que
nous réalisons chaque jour, et qui nous rendent heureux d’un vrai Bonheur,
celui dont Jésus dit que personne ni rien ne pourra nous l’enlever.
Pour le Christ, le Bonheur n’est pas « dans le pré », mais dans
l’acceptation de sa condition et de ses fragilités, ses pauvretés, pour en
faire un escalier vers le Ciel, un tremplin où le dépouillement de soi
permet de faire place entière à l’Amour avec un grand A.
Pour aimer, dit Jésus, il faut être pauvre de soi. Trop riche, trop
comblé, trop centré sur sa propre satisfaction de ses envies, on n’a besoin de
personne – sauf pour exploiter les autres, et surtout on n’a pas besoin de
Dieu.
Les neuf Béatitudes (les phrases commençant par « heureux »)
qui culminent dans le Sermon sur la montagne, sont autant de reflets, d’éclats
de la façon dont l’Amour – celui de Dieu et celui des autres – dont l’Amour
peut ouvrir des chemins de bonheur dans notre vie : un bonheur tellement
durable qu’il en est éternel, et ce n’est pas une formule ! Les Saints que
nous fêtons aujourd’hui ont incarné chacun à leur manière cet appel des
Béatitudes ; ils ont démontré qu’à travers l’épaisseur d’une vie humaine
comme la nôtre, la mienne, il est possible de recevoir chaque jour la force (et
le goût) d’aimer, de se donner, et d’en ressentir la joie, une joie pascale.
Je ne suis certainement pas saint – et quelque part, je ne cherche pas à le devenir - tant cela me paraît au-dessus de mes forces ; j’imagine que c’est aussi votre cas, chers frères et sœurs chrétiens. Mais l’appel qui nous est adressé dans ces Béatitudes n’est pas celui à une perfection illusoire (et dangereuse) : il est, bien plus simplement, un appel à nous laisser faire par l’Esprit de Dieu qui nous dépouille petit à petit de notre ego pour nous rendre libres d’aimer. (1)
À la fin de ma vie, je serai tellement pauvre de moi, je l’espère, mais
aussi tellement riche d’amour donné et partagé – je l’espère encore plus – ,
que je n’aurai plus qu’à me laisser tomber dans les bras de Celui qui est
l’AMOUR. Comme tous ces « pauvres de cœur », ces
« miséricordieux », ces « assoiffés de justice », ces
« artisans de paix » ou « cœurs purs » qu’aujourd’hui nous
célébrons.
Et cela, ce ne doit pas être fatiguant ni ennuyeux, bien au contraire ! D'ailleurs, quand je regarde tous ces visages sur le site d'enaos, - et je suis sûr que vous le faites aussi comme moi, vous regardez toutes ces photos des défunts qui nous sont présentées sur les sites des pompes funèbres ou qu'on distribue aux enterrements : est-ce qu'ils ne nous sourient pas tous ? Ils ont l'air vraiment, mais vraiment heureux ! Eh bien je pense que c'est fait exprès : Plus qu'un souvenir, cela traduit aussi une espérance, et une confiance qu'ils nous attendent pour partager leur joie avec nous - au Paradis ! Amen
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(1)
« Paradoxalement pour leur emboîter le pas [aux
Saints], je crois qu’il faut se détacher d’une injonction à la sainteté.
Il faut céder sans réserve à l’élan généreux de nos cœurs qui cherche à
s’élancer vers celles et ceux qui nous sont donnés comme compagnons de route.
Et aussi nous habituer à observer tout ce bien discret qui tient le monde dans
chaque repli du quotidien. » (Marie Leduc-Larivé, théologienne, dans
Prions en Eglise 1er nov. 2026 p. 25).








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