A DIM 24 - Briser le cycle des dettes insolvables

 


Les lectures de ce jour résonnent de manière fracassante avec les crises contemporaines. Notre monde moderne est obsédé par les chiffres, les bilans et les créances. Nous entendons parler quotidiennement de l'accumulation colossale des dettes publiques qui hypothèquent l'avenir des nations au point de risquer de faire s'imploser un jour tout le système, ou des dettes privées qui asphyxient les familles. Face à l'effondrement de certains systèmes, on évoque parfois l'effacement ou la restructuration des dettes financières pour éviter le chaos économique. (Cette idée ne fait évidemment pas plaisir aux banquiers, qui s'enrichissent sur les intérêts de ces dettes devenues insolvables...)


Pourtant, la crise la plus grave à laquelle l'humanité fait face n'est pas inscrite dans les registres des banques centrales. C’est notre dette écologique globale. Je voudrais en dire un mot à l'occasion du "Temps pour la Création" dans lequel nous sommes maintenant jusqu'au 4 octobre, et qui invite les chrétiens à prier et à réfléchir sur l'importance de la sauvegarde de la Création.


1. Une faillite écologique planétaire


À l'image du premier serviteur de l'Évangile, l'humanité a contracté une dette colossale qu'elle est incapable de rembourser. Chaque année, nous vivons à crédit sur la Création. Nous épuisons les sols, polluons l'eau, déréglons le climat et détruisons la biodiversité. Nous consommons les ressources de la Terre bien au-delà de ses capacités de régénération.

Dieu nous a confié un jardin magnifique, une maison commune. En retour, notre logique d'exploitation illimitée accumule une dette immense envers les générations futures, envers les populations les plus pauvres – qui subissent les premiers les impacts climatiques –, et envers la Création elle-même. Nous agissons comme des intendants infidèles, oubliant que tout ce dont nous jouissons sur cette planète est un don gratuit mais que nous ne possédons pas en propre, cela appartient à tous - à toute l'humanité. Cela nous est confié, comme un prêt.


2. Le piège de l'égoïsme et de la rancune

La suite de l'Évangile est une mise en garde sévère. Le serviteur pardonné sort du palais royal libéré d'un fardeau insupportable. Mais à la première occasion, il jette son semblable en prison pour une somme dérisoire.

N'est-ce pas le reflet de nos propres incohérences ? Dans nos vies quotidiennes, comme nous le rappelle le Livre de Ben Sira le Sage, nous accumulons la rancune et la colère envers nos proches, refusant d'accorder le pardon alors que nous en sommes incontestablement les premiers bénéficiaires de la part de Dieu.


De même, nous implorons le Ciel pour nos manquements, nous espérons des miracles face aux crises, mais nous refusons de changer de mode de vie. Nous continuons d'exiger des pays en développement qu'ils paient le prix fort de notre confort, tout en refusant d'éponger notre propre dette climatique à leur égard. Pire, nous leur refusons l'asile en renvoyant impitoyablement les migrants qui fuient les conditions de vie épouvantables que nous avons laissé s'installer chez eux en fermant les yeux sur les conséquences climatiques et économiques de la surexploitation de la nature. 

 

3. Passer de la comptabilité à la gratuité


Jésus nous appelle aujourd'hui à une conversion systémique et spirituelle : pardonner « 70 fois 7 fois ». Ce chiffre biblique ne relève pas d'un nouveau calcul, mais signifie l'abolition complète de la logique comptable. 70 fois 7 fois, c'est-à-dire sans limite. Concrètement, cela signifie quoi pour nous ?

 

·        Sur le plan spirituel et relationnel : Renoncer à tenir les comptes de ce que les autres nous doivent. Le pardon n'est pas une faiblesse, c’est le seul pouvoir capable d'interrompre le cycle de la violence et des rancunes stériles. « Pense à ton déclin et à ta mort », interpelle le Sage : C’est tellement vrai, le temps nous est compté ; à quoi sert d’entretenir ces rancœurs comme je l’ai vu faire hélas chez des vieillards aigris qui n’arrivaient pas à mourir en paix, alors que d’autres partaient sereinement après avoir tout remis en ordre avec leurs proches, tout pardonné. Pourquoi attendre d’être sur notre lit de mort ? Quel temps perdu !

 


·        Sur le plan écologique et social : Reconnaître notre interdépendance. Comme l'écrit saint Paul aux Romains, « aucun d’entre nous ne vit pour soi-même » (Rm 14,7). Prendre soin de la Terre et effacer la dette environnementale n'est pas une option charitable : c'est un acte de justice envers Dieu et envers nos frères. Quand nous choisissons la sobriété et le partage des biens, nous remboursons un peu de cette dette collective mais aussi personnelle - nous cessons de vivre à crédit sur les générations futures.

 

Frères et sœurs, regardons nos mains : elles portent le poids de ce que nous avons indûment pris à la Terre, le poids des silences ou des rancunes que nous gardons jalousement face à ceux qui nous ont blessés…

Et pourtant, devant nous, se tient un Dieu qui ne compte pas.



Dieu de miséricorde, Créateur de la Terre et des hommes,
Regarde notre monde qui ploie sous le fardeau de ses dettes matérielles et de sa faillite écologique.
Pardonne notre arrogance d’avoir cru que nous pouvions tout consommer, tout épuiser, sans jamais rien rendre.
Guéris notre terre blessée, notre climat déréglé par notre propre convoitise.

Seigneur, brise en nous le réflexe du premier serviteur.
Délivre-nous de cette justice froide qui réclame son dû au mépris de la vie de l'autre.
Apprends-nous la gratuité. Donne-nous le courage d'effacer les ardoises de nos colères familiales, amicales, communautaires.
Fais de nous les intendants fidèles de ta Création et les artisans d'une économie du pardon.



Ne sortons pas de cette célébration comme nous y sommes entrés. Repartons allégés, libérés par la tendresse du Père, et décidés à vivre non plus selon la loi du profit et du ressentiment, mais selon le souffle immense de la grâce.

 

Amen.



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