A DIM 32 - Quand l'attente devient présence
Et si la pire tragédie de notre vie spirituelle n'était pas de faire le
mal, mais d'arriver trop tard ? D'avoir laissé passer le moment sans même s'en
apercevoir . . . ?
L’Évangile des dix jeunes filles qui
attendent l'époux est l’un des plus redoutables du Nouveau Testament. Si nous
le lisons superficiellement, avec nos vieux réflexes de culpabilité, nous y
voyons une leçon de morale un peu mesquine : une histoire de « bonnes élèves »
prévoyantes qui refusent de partager leur huile avec des camarades étourdies,
et un Dieu sévère qui ferme la porte au nez des retardataires en disant : «
Je ne vous connais pas ».
Si le Christ n'était venu sur Terre que pour
nous dire de « faire des réserves » et d'être égoïstes avec notre vertu, cette
parabole ne mériterait pas d'être appelée une « Bonne Nouvelle ».
Alors pourquoi Jésus raconte-t-il cette fable a priori effrayante ? Regardons de plus près pour entrer dans la profondeur
spirituelle de ce texte.
Savez-vous qu’il a inspiré, au cours des
siècles et jusqu’à aujourd’hui encore, des centaines de milliers de consacrés,
de religieux et de religieuses ?
Pourquoi : eh bien parce qu’il parle de
noces, tout simplement. De recherche et d’attente de l’Époux, c’est-à-dire Dieu
avec qui ils cherchent à vivre une union semblable à un lien conjugal.
La vie religieuse est fondée sur cette
relation, mais plus largement aussi, toute la vie chrétienne, la vie de foi. Or
c’est précisément de cela que Jésus parle dans cette parabole. Le texte de
la Sagesse (1ère lecture) y fait également écho, en précisant
que c’est la Sagesse divine elle-même, représentée comme une amoureuse, une
amante, qui va à la recherche de ceux qui la désirent et vient à leur
rencontre.
Chers frères et sœurs, je vais vous poser une
question abrupte, pardonnez-moi : êtes-vous
vraiment amoureux de Dieu ? Le cherchez-vous, le désirez-vous chaque
instant de votre vie ?
Oui ?
…Sinon, il y a beaucoup de chances que
vous ne compreniez rien à cette parabole, et qu’au contraire, vous la confondiez
– comme beaucoup l’ont fait – avec un catalogue de conditions pour entrer au Paradis,
avec des menaces assorties pour ceux qui ne les remplissent pas – un peu comme
un examen de passage. Si on ne montre pas son badge, ou son ticket d’entrée
correctement validé (ici, la lampe allumée), on n’entre pas !
Rien à voir ici avec ce genre d’examen, même
si le texte semble méchamment exclure les pauvres jeunes filles parties acheter
de l’huile et qui arrivent en retard à la noce : En fait, Jésus nous
parle de notre vie intérieure. Il veut s’unir à nous, vivre avec nous. ET ÇA
C’EST LA BONNE NOUVELLE !
La Sagesse, l’amoureuse qui court les rues après les passants pour les inviter
chez elle, c’est LUI. En lui, Dieu s’unit à toute l’humanité. Dieu court après
nous bien plus que nous ne le recherchions, et c’est heureux ! C’est
heureux ! – Est-ce que vous le saviez, que Dieu court après vous ? Il
attend chaque jour notre « oui », comme un fiancé – une fiancée le
jour des noces ; et cela, parce qu’il veut nous combler de son amour.
Juste un « oui », s’il vous plaît !
Mais la vie intérieure est quelque chose de
compliqué. Faits pour le bonheur d’être aimés et d’aimer à notre tour, qu’arrive-t-il
à notre âme ? Elle s’endort !
De fait, toutes les jeunes filles se sont endormies,
sans exception. Réaction bien normale : c’est la nuit, et l’Époux, eh bien
il tarde, il est en retard et le temps est long…
Je dois avouer que moi aussi, frères et sœurs,
j’ai le sommeil facile… je suis très vite distrait de l’essentiel par plein d’occupation
et de sollicitations extérieures, qui me détournent du désir de mon âme, du
désir de Dieu. Heureusement que j’ai la messe pour me rappeler à Celui qui me
cherche tous les jours ! Et mes temps de prière qui ne sont pas aussi
nombreux ni prolongés que j’aurais voulu… Je fuis si vite vers l’extérieur,
laissant le pauvre Époux tout seul !
Cependant, Jésus ne nous reproche pas notre
fatigue, notre lassitude psychologique, ni les moments de notre vie où la foi
semble s'engourdir. Dieu ne cherche pas des robots spirituels qui ne dorment
jamais. Il connaît notre nature humaine ! D’ailleurs, et c’est la première
surprise de ce texte, il précise que toutes les jeunes filles se sont
endormies, aussi bien les prévoyantes que les insouciantes. Alors, qu’est-ce
que Jésus veut nous dire, si ce n’est pas simplement : « restez
éveillés » ? (Ce que le rédacteur de l’évangile nous recommande
en ajout tout à la fin.)
=> La vraie différence entre ces deux
groupes de jeunes filles ne réside pas dans leur capacité à rester éveillées,
mais dans ce qu'elles portent au plus profond d'elles-mêmes pendant qu'elles
dorment : l’huile pour leur lampe. Une huile spéciale, qui ne se
partage pas. (Vous vous souvenez quand même des quinquets de vos grand-mères!)
Il faut expliquer pourquoi cette huile est si
personnelle, si nous voulons comprendre la pointe de ce texte, le secret de
notre intériorité.
Pourquoi les filles prévoyantes
refusent-elles de partager leur huile ? Est-ce par manque de générosité ? Non.
C'est parce que l'huile de la parabole représente ce qui, par nature, ne
peut pas se prêter.
Par exemple,
- On
peut prêter un livre, on ne peut pas prêter sa propre intelligence.
- On
peut donner un conseil, on ne peut pas donner sa propre expérience.
- On
peut prier pour quelqu'un, on ne peut pas aimer ou croire à sa place.
Cette huile dont parle Jésus n’est pas un bien matériel que l'on peut prêter ou transvaser d’un flacon à un autre. L'huile de la parabole représente notre foi personnelle, notre relation intime avec Dieu et la réserve d'amour que nous choisissons d'alimenter jour après jour. On ne peut pas emprunter la foi de ses parents. On ne peut pas vivre de la vie de prière de son conjoint. Au moment de rencontrer le Seigneur, nous y allons avec notre propre lampe, notre propre cœur. Personne ne pourra aimer ou s'engager à notre place.
La question directe que ce texte nous pose
aujourd'hui est simple : de quoi notre lampe est-elle remplie actuellement ?
Parfois, nous ressemblons un peu trop à ces
jeunes filles insouciantes. Nous comptons sur la routine, sur le fait d’être «
de bonnes personnes », ou nous remettons à plus tard le moment de nous poser
les vraies questions. Nous laissons nos vies être aspirées par l'immédiat, le
bruit, les écrans, les urgences professionnelles. Nous oublions d’écouter le
désir profond de notre âme, qui est Dieu lui-même. Et puis, face à une crise,
un deuil ou une remise en question profonde, nous réalisons avec panique que
notre lampe vacille, parce que nous n'avons pas nourri notre intériorité.
L’huile de la lampe, c’est notre capacité
personnelle à désirer. Personne ne peut désirer Dieu à votre place. Au milieu de la nuit de
nos vies — face à l'épreuve, au doute ou à la mort — nous ne pouvons pas
tricher en empruntant la foi du voisin. Nous ne subsistons que par le poids
d'amour et de vérité que nous portons en nous-mêmes. Aussi, frères et sœurs,
soignons bien la lampe de notre cœur, de notre âme, et surtout, soyons attentifs
(prévoyants !) à la remplir avec patience au goutte à goutte de cette
précieuse huile que seule une vie spirituelle authentique et fervente peut
fournir.
C’est là qu’intervient la deuxième surprise
du texte. Où vont les jeunes filles insouciantes lorsqu'elles s'aperçoivent que
leurs lampes s'éteignent ? Elles courent chez les marchands. C’est le
piège absolu. Au moment où le Christ arrive, elles cherchent des solutions
extérieures. Elles cherchent à acheter une droiture, des mérites, des rituels
de dernière minute pour se rassurer. Pendant qu’elles cherchent des artifices à
l'extérieur, l'Époux entre.
La tragédie de la porte fermée n'est pas
une punition divine. C'est le constat d'un rendez-vous manqué par dispersion.
Quand le Christ dit « Je ne vous connais pas », il ne dit pas « Je vous
rejette ». Il dit littéralement : « Vous n'étiez pas là, vous étiez occupées à
fabriquer des apparences chez les marchands au lieu de m'attendre avec votre
pauvreté ».
Chers amis, Dieu n'est pas un examinateur
tatillon tapi dans l'ombre du Grand Tribunal qui guette la faute, et qui
survient au milieu de la nuit pour le plaisir de nous fermer la porte ! Dieu
ne joue pas à cache-cache. Le Livre de la Sagesse nous l’a promis : « Celui
qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à
sa porte. » Cette porte, frères et sœurs, c’est nous-mêmes qui
choisissons de l’ouvrir ou de ne pas l’ouvrir et de la laisser fermée. Elle
est en nous.
Dieu est l’Époux qui désire ardemment nous
rencontrer et nous connaître (au sens biblique = une relation d’amour). Notre
seule tâche est de garder vivante en nous cette petite flamme d'espérance, ce
petit fond d'huile qui dit : « Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ».
PRIERE INSPIREE DU CANTIQUE DES CANTIQUES :
Je dépose mes fardeaux, mes doutes et mes travaux.
Je dors, mais mon cœur veille.
Mais un abandon confiant entre Tes mains.
Quand mes lèvres se taisent et que ma raison s'endort,
Que l'étincelle de Ton amour continue de brûler en moi.
Une prière continue qui traverse l'obscurité.
Que mon âme reste attentive à Ta présence,
Prête à frémir au moindre murmure.
Si Ta voix m'appelle à travers les gouttes de la nuit,
Donne à mon cœur éveillé la force de Te reconnaître,
Et la joie de T'ouvrir sans tarder.
Je me repose en Toi, ô mon Dieu,
Car même dans le sommeil, mon cœur Te cherche et T'aime.










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