A DIM 25 - Tous égaux !
Ils ne sont pas candidats,
ils ne sont pas demandeurs d’emploi.
Simplement, ils sont là,
sur la place, et ils ne font rien. Ils sont absolument passifs.
Il faut que le maître
sorte, les voit et leur adresse la parole.
Et sortir, c’est la grande
occupation de ce maître. Toute la journée, avec obstination, il sort et il prélève
une part des inactifs de la place – non, il les prend tous, tous ceux qui
veulent bien, pour en faire des ouvriers de la vigne...
On ne sait rien du travail
qu’il faudra exécuter dans la vigne. A croire que cela importe peu.
Il n’y a pas d’entretien
d’embauche, pas de bilan de compétences : tout homme se tenant sans rien
faire sur la place est potentiellement un ouvrier pour la vigne.
On a la sensation que le
désir du maître n’est pas de faire travailler de bons ouvriers compétents, mais
c’est plutôt de remplir la vigne d’ouvriers. Alors il sort, à
l’aube, au matin, à midi, l’après-midi, à toute heure… et il appelle, il
appelle sans relâche de nouveaux ouvriers à aller à sa vigne – sans se demander
s’il n’y en a pas déjà assez, ou trop…
Les bizarreries ne s’arrêtent
pas là : Jésus va pousser le bouchon plus loin, très très loin !
Le maître convient d’un
salaire avec les embauchés : « Je vous donnerai ce qui est juste. »
Ça c’est aussi bizarre :
vous voyez un patron faire signer un contrat d’embauche où il fait écrit :
« salaire – deux points: ce qui est juste » - et les
travailleurs se contenter de cette promesse aussi vague ?
Bon, ben ils sont de bonne
composition et ils signent quand même. Mais quand arrive la fin de la journée
et que chacun se présente à l’appel du patron et du contremaître pour recevoir
son dû, c’est là que rien ne va plus !
Ils reçoivent tous la
même chose. La même pièce d’argent.
Pas de problème pour les derniers
venus ; mais quand arrive le tour des premiers, alors là, ça coince !
Eux qui pensaient recevoir davantage vu leur ancienneté, les voilà frustrés de
leurs ambitions : « Tu donnes à ces derniers le même salaire qu’à
nous qui avons supporté la fatigue et la chaleur ! »
C’est qu’ils savent bien
compter, ces premiers embauchés ! Et ils sont certains de leurs mérites. D’où
la grande déception et le vent de révolte syndicale.
Bon.
On ne peut que reconnaître
le bien-fondé de leurs arguments. Si on agit de la sorte dans le monde du
travail d’aujourd’hui, il n’y a plus rien qui tient, la confiance s’écroule et
vous pouvez vous attendre à d’énormes mouvements sociaux. Qui voudra encore faire
les nuits, aller travailler aux premières heures ?
Alors, si on ne veut pas
jeter directement à la poubelle cette histoire, et peut-être essayer de
comprendre de quoi il s’agit vraiment, il faut sortir de cette parabole.
-Le maître, c’est Dieu, on
est d’accord.
-Les ouvriers qui glandent
sur la place et qui attendent sans rien faire, ça peut être nous – même si nous
sommes très occupés par ailleurs ; en fait on est juste hors de la
vigne, c’est ça qui est souligné.
-Alors la vigne, c’est quoi ?
Où est-elle ?
Je n’en sais rien. N’allons
pas trop vite à imaginer la réponse. N’allons surtout pas penser tout de suite :
c’est l’Eglise.
Peut-être simplement est-ce
là où sa parole nous envoie.
Alors ça peut être partout. Partout où nous nous
tenons parce qu’il nous y a envoyés… n’ayons pas peur d’appeler ça notre
« vocation », notre « appel ».
Dans la communauté
ecclésiale ou dans la société civile, dans mon travail ou ma famille, dans mon
couple ou mon célibat, dans ma prière ou mon attente… La vigne est large, la
vigne est sans limites.
-Quel est notre travail
dans la vigne ?
Simplement y être.
Simplement accepter de s’y
tenir parce que le Seigneur nous y a envoyés.
En fait, comme je l’ai déjà
dit, le but du maître de la vigne ne semble pas être de produire le plus
possible mais d’offrir au plus de gens possible la chance de pouvoir « aller
à sa vigne ».
Laissons tomber nos
fantasmes d’efficacité, de rendement, cessons de croire qu’il veut que nous
soyons le meilleur ouvrier du mois.
En fait, ce qui lui
importe vraiment à ce maître c’est de pouvoir donner en
retour aux ouvriers.
Sa joie, ce n’est pas de
faire travailler des ouvriers, ce n’est pas non plus que la vigne soit
travaillée, sa joie, c’est de donner. De donner la même chose à chacun.
De se donner à eux.
Et nous qui avons la même
mentalité que ces ouvriers de la première heure, nous ne comprenons plus
rien, parce que ce n’est pas dans nos registres, nos fonctionnements
humains.
Et nous récriminons souvent, comme eux, parce que
nous nous comparons les uns aux autres.
Nous comparons nos mérites.
Nos qualités. Notre ancienneté. Nos savoir-faire et nos investissements. Et
même notre ferveur, des fois ! « Lui, elle, on ne les voit jamais
à la messe ! »
C’est vrai, n’est-ce pas ?
Quand les ouvriers du matin
récriminent, quel est l’objet de leur récrimination ?
« Tu fais d’eux nos
égaux ». En leur
donnant la même chose qu’à nous, tu nous rends égaux.
Et bien oui, la logique du Royaume
semble bien être celle-là : qui que nous soyons, quoi que nous
fassions, du moment que nous nous tenons dans la vigne, nous recevons ce qui
nous rend égaux.
=> Il n’y a plus de différence
entre nous
Il n’y a plus de
hiérarchie, de préséance, de leaders et de suiveurs… de
premiers et de derniers.
Le maître, par son bon
vouloir, parce qu’il est juste et parce qu’il est bon, ne fait pas acception
des personnes, il donne à chacun la même chose et chacun devient l’égal de
l’autre.
C’est ça qui est scandaleux,
même pour les communistes !
On a tant de mal à accepter
que pour Dieu, on a tous la même valeur. Même le plus feignant, le plus incompétent, le
plus ignorant (j’oserai même dire le plus mécréant) d’entre nous !
Et, rien à faire, on n’aime
pas l’égalité, même y compris dans l’Eglise. Il nous faut des supérieurs et
des subordonnés, des leaders et des suiveurs, des méritants décorés et des
petites mains discrètes et ignorées,… et on s’est inventé toute une hiérarchie,
des honneurs, des récompenses… « sinon, comment voulez-vous que ça
marche ? » dit-on.
J’étais quelque peu mal à l’aise,
dimanche dernier, à l’installation du nouveau curé de Trois-Ponts, l’abbé
Ignace. Nous les prêtres, on nous avait tous mis en rang sur l’estrade derrière
l’autel et face à l’assemblée que nous dominions, avec le nouveau pasteur
emballé dans sa chasuble décorée comme un cadeau de Noël. C’était loin de
manifester dans les symboles l’égalité fondamentale du peuple de Dieu –
heureusement, l’abbé Ignace même habillé comme un maharadja était d’une
profonde humilité et simplicité qui gagnait tout de suite les cœurs. Mais n’aurait-t-on
pas pu inviter l’équipe pastorale autour de l’autel avec les célébrants
principaux, et casser ce face-à-face du clergé et du peuple en disposant les
prêtres en cercle avec l’assemblée ? ...Il y a encore du chemin à faire pour changer
nos cadres de fonctionnement et de pensée !
Le maître -Dieu-, lui, veut juste
nous intégrer dans sa vigne, son Royaume. Il recrute de tout, il embauche
n’importe qui, il n’a aucun souci de nos capacités, de notre leadership (voilà
un mot atroce qui s’invite dans nos formations diocésaines* !).
N’oublions pas : ce
qu’il veut avant tout, ce n’est pas notre puissance de travail, nos résultats ;
ce qu’il veut, c’est nous donner en retour. Point.
Et qu’est-ce qu’il nous
donne ?
=>La seule chose
qu’il peut donner : son amour.
Le don unique,
systématique, identique pour chacun, c’est son amour. Il n’est pas possible
pour lui d’en donner plus aux uns et moins aux autres… son amour est
indivisible, il n’y a pas de petites doses et de grandes portions. Des petites
doses pour les petits ouvriers maladroits et de grandes portions pour
récompenser les leaders hyper-efficaces.
Nous voilà égaux. Egalisés par son amour. Unifiés, liés, reliés, fraternisés par le don de son amour. Un don qui échappe à toute logique, qui échappe à toute mesure.
Le maître ne cesse de sortir pour venir nous chercher - probablement parce que nous ne cessons de quitter la vigne.
La parabole se déroule en
un jour, parce que l’embauche se répète chaque jour.
La vocation, l’appel, est à
entendre chaque jour, à tout moment et jusqu’à notre dernière heure. Nous
n’avons qu’à nous tenir sur la place, les oreilles ouvertes à son appel, c’est
lui qui vient nous chercher.
Et la récompense, qui est
juste, elle est déjà dans la réponse que nous donnons : « Oui,
Seigneur, dans ta Vigne je veux aimer comme tu m’as aimé sans désirer
autre chose que ton Amour. »
Et cet amour fera de nous
des frères. Des égaux.
Gravons au fond de nos
cœurs cette phrase qui devrait résonner en nous à chaque fois que le Seigneur
nous déroute :
« mes
pensées ne sont pas vos pensées, vos chemins ne sont pas mes chemins ». (Isaïe 55,8)
Amen !
* « La fabrication de leaders est
absolument contre-évangélique. L'Evangile travaille au surgissement de
Serviteurs, de témoins, de disciples, de saints, de fils et de filles... jamais
de leaders. » (Sylvain, diacre)
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