A DIM 12 - Sur tous les toits !

 


“Rien n’est secret qui ne sera connu.” 

Quelle parole actuelle !

: À une époque où les vies privées de chacun s’étalent à longueur de temps sur les réseaux sociaux, où l’on multiplie des émissions loft, people ou de téléréalité qui exposent aussi bien les célébrités que des particuliers aux regards et aux jugements du public, où l’on doit fabriquer des lois pour protéger les données personnelles tout en autorisant pourtant des applications numériques à pister les contacts interpersonnels ; à une époque qui sacrifie lentement nos libertés à la technologie … et où s’impose l’IA qui prend de plus en plus de place dans votre quotidien et vous appelle même par votre prénom !  

“Rien n’est secret qui ne sera connu.”  Est-ce que vous savez que l’enseigne du coin – le petit ou le grand commerce où vous faites vos courses toutes les semaines et qui fait partie de la grande distribution, elle connaît tout de vous : elle connaît vos habitudes, vos goûts, votre portefeuille, peut-être mieux que vous-mêmes ! Grâce aux cartes de fidélité, aux puces électroniques auxquelles vous avez gentiment confié vos données personnelles.



“Rien n’est secret qui ne sera connu.”  Comment est-ce que vous réagissez à cette phrase-choc du Christ ?

Alors, plus rien ne doit désormais rester secret ?


Serait-ce désormais le temps des commérages, de l’indécence et du voyeurisme ? Un changement de mœurs où on ne connaîtra plus les frontières entre vie privée et vie publique… et pour lequel tout secret paraîtra forcément suspect, y compris lorsqu’il s’agit du secret de l’instruction - ou du secret de la confession ?

On dirait qu’on n’en n’est pas si loin que ça…



Qu’on me pardonne ce petit mouvement d’humeur. Ce n’est évidemment pas le projet de Jésus d’encourager de telles dérives. C’est même tout le contraire. Lui qui donne sens à la vie de ses auditeurs en dévoilant tout ce qui fait leur dignité: heureux les pauvres de cœur, les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice, les miséricordieux, ceux qui font œuvre de paix, ceux qui sont persécutés pour la justice… (Matt 5,3 et suiv.).

Rien de tout cela qui était caché, voilé derrière les apparences (autre traduction de secret) ne doit le rester : Voilà ce qui doit être divulgué, proclamé, répandu !

Ces paroles reçues par les disciples doivent être partagées largement. Même menacés de mort, ils ne doivent pas craindre de partager la Parole de Dieu qu’ils ont reçue dans l’ombre (dans le secret) de leur vie. Telle est leur vocation. Tel est l’appel que Jésus nous adresse encore aujourd’hui.

Doit-on garder cachées des paroles qui, au plus profond de nos consciences, donnent sens à la vie ? Alors que tant de nos contemporains subissent les assauts d’une société sans pitié qui (pour reprendre les propos de Jésus) tue le corps et anesthésie l’esprit à feu lent, pourrait-on garder secrète une Parole de vie qui relève et guérit ? Ce que je vous dis, proclamez-le sur les toits !

Les chrétiens d’aujourd’hui sont quand même je trouve bien discrets par rapport à tout ce qui se passe, aux drames humains qui ont lieu chez nous et ailleurs et à l’évolution de la société en général, comme si on était résigné en se disant que de toutes façons, on n’y peut rien changer…!  À peine quelques voix s’élèvent, mais on ne descend plus guère dans la rue, on ne s’unit plus pour réclamer justice, vérité, honnêteté, solidarité… Les chrétiens, comme les autres qui ne sont pas croyants, sont anesthésiés dans notre société de consommation et du chacun pour soi. On nous remplit l’estomac et on nous vide le crâne, et ça nous suffit !


Or, nous les chrétiens, disciples de Jésus Christ, on a quand même un message qui ne nous appartient pas, mais que nous devons à tout prix et quoi qu’il en coûte répandre, afficher, crier sur tous les toits et sur les terrasses : celui qui fait des humains, de tout homme et de toute femme vivant sur cette terre, des enfants de Dieu voulus par lui et créés à son image, autrement dit : chaque homme est un frère, une sœur, un égal avec les mêmes droits, les mêmes chances. Et les sociétés doivent protéger cela, le rendre possible pour qu’elles fonctionnent de manière juste et non pas comme des systèmes où ce sont les prédateurs, les plus forts et les plus riches qui imposent leur loi.


A-t-on fini par oublier que l’Evangile, le message chrétien est un message révolutionnaire ? – et d’ailleurs les empires - qu’ils soient celui des romains ou du troisième Reich, ne s’y sont pas trompés, puisqu’ils ont pourchassé et persécuté les adeptes du Christ à cause de leurs croyances qui étaient insupportables pour eux. Même l’Eglise-institution s’y est mise quand elle a préféré collaborer avec les pouvoirs en place, les dictatures et les oligarchies plutôt que d’être fidèle à la Voix, la Grande Voix du Christ. Heureusement, il y a toujours eu des résistants, des voix dissonantes pour rappeler à l’Eglise à ce qu’elle doit être. (J’ai été très touché à ce sujet par un film biographique sur le pasteur protestant Dietrich Bonhoeffer, « l’espion de Dieu » diffusé récemment sur Arte : un exemple de résistance et de sacrifice pour sauver l’honneur de l’Eglise en prenant la défense des Juifs lors des rafles nazies !)



D’où l’appel de Jésus à ne pas craindre les oppositions, les attaques et les diffamations, et même les persécutions physiques. Vos cheveux sont comptés ! Et vous valez plus qu’une multitude de moineaux ! Jésus dira aussi qu’il nous insufflera par son Esprit des réponses auxquelles tous les contradicteurs ne pourront rien opposer (cf Luc 21,15).


Je suis heureux que le « Temps ordinaire » qui vient de commencer après toutes les fêtes pascales, que ce « temps de l’Eglise » s’ouvre avec cette injonction venant du Christ lui-même à ne pas fermer notre bouche, quelles que soient les circonstances. « à temps et à contretemps », ajoutera saint Paul. Cela nous rappelle notre identité de disciples et notre mission qui est de partager gratuitement ce que nous avons reçu, le message de grâce de l’évangile. La peur est mauvaise conseillère pour des chrétiens, et même ce qu’on appelle poliment le ‘respect humain’ ou peur d’être jugé négativement par les autres, « attitude qui conduit à adopter des comportements conformistes dans la crainte de choquer, de déplaire, du qu'en-dira-t-on » (définition du wiki-dictionnaire). Pourtant, chez nous en Belgique, nous ne risquons pas grand-chose, ce n’est pas comme les chrétiens d’Orient, les chrétiens de Chine ou de certains pays d’Amérique Latine, d’Afrique ou encore ceux qui aux Etats-Unis s’opposent aux mesures inhumaines de l’administration Trump…



Donc, ne pas craindre ceux qui « dénoncent » et qui « guettent les faux pas », les « calomniateurs » ainsi que les appelle le prophète Jérémie (1è lecture) ! Savoir que « Dieu est avec soi (nous) » est une force irrésistible qui inspire la confiance et l’audace. La prière de Jérémie est exemplaire, il nous invite à faire dans l’adversité comme lui, rappelant à Dieu « qui scrute l’homme juste, qui voit les reins et les cœurs » : « c’est à toi (Dieu) que j’ai remis ma cause ! »

Le faisons-nous ? Lui remettons-nous vraiment notre cause ? Non pas comme les soldats allemands jadis qui portaient sur leur ceinturon : « Gott mit uns », « Dieu est avec nous », mais en prenant le Seigneur comme celui qui nous inspire la vraie justice et nous aide à l’accomplir. Et comme Jérémie, nous pouvons déjà chanter et en louer le Seigneur : « il a délivré le malheureux de la main des méchants » : c’est un acte de foi qui nous fait anticiper l’action de Dieu.



Dernier mot : « Sur les toits ». Proclamez sur les toits, plus exactement : sur les terrasses qui autrefois en Palestine se situaient sur les toits des maisons ; c’étaient et ce sont toujours des lieux de convivialité, lieux de rencontre et d’amitié… Je me souviens de cette rencontre lors d’un pèlerinage en Israël, en 87, d’une famille palestinienne qui, alors que nous étions à la recherche d’un café un soir à Jérusalem, nous ont emmenés, notre groupe de séminaristes, sur leur terrasse de toit d’où on voyait toute la ville, et qui nous ont offert sans quoi que ce soit en échange, le thé traditionnel et une agréable conversation… Merveilleux souvenir !

N’avons-nous pas aujourd’hui à investir les lieux de rencontre et de convivialité, de vie sociale d’aujourd’hui et de chez nous, que sont par exemple les cafés, mais aussi les clubs de sport, les lieux de spectacle et tous les milieux culturels, ainsi même que les aulas, non pas pour imposer notre parole de façon envahissante ou dans un prosélytisme tapageur et déplacé, mais pour partager librement et dans une écoute respectueuse ce qui anime autrui, ses attentes, et ce nous fait vivre, nous. Et sans tourner autour du pot – ce qui ne nous empêche pas d’en prendre un, bien sûr, cela fait partie de la convivialité.

S’il faut pour cela sortir de nos églises et de nos conforts, de nos prêchi-prêchas qui ne s’adressent qu’à des convaincus, et bien allons-y !  Je suis aussi frappé de constater que lorsque le pape Léon (ou un de ses prédécesseurs) parle, la plupart du temps, les seules phrases que les gens retiennent sont celles qui n’hésitent pas à aller à l’encontre de l’esprit du monde. Cela a toujours été le cas, la Parole de l’Eglise ne marque que lorsqu’elle contredit le monde. et je remercie le pape Léon XIV d’oser le faire – comme il l’a fait lors de son récent voyage en Espagne, avec force et sans concession mais aussi avec amour.(1)




« Rien n’est caché qui ne sera connu. »

À vous et à moi, frères et sœurs, de trouver ces gestes et ces paroles, porteurs d'une bonne nouvelle qui contredit le monde.

Dans un monde qui se referme sur ses petites identités, nous pouvons, nous, dire/faire l’ouverture et l’accueil.

Dans un monde de l’individualisme, nous pouvons, nous, dire/faire la communion, le commun.

Dans un monde du chacun pour soi, nous pouvons, nous, dire/faire «pour la multitude, pour toutes et tous».

Dans un monde de haine, nous pouvons, nous, dire/’’faire’’ l’amour - sur tous les toits ! Amen.



(1) "Quel monde avons-nous construit, si tant de frères doivent risquer la mort pour chercher la vie?
"l'Europe ne peut en même temps proclamer la dignité humaine et s'habituer à ce que la Méditerranée et l'Atlantique soient des cimetières sans pierres tombales"
(Léon XIV, hommage aux migrants ayant perdu la vie en tentant de rejoindre les îles Canaries, le 11 juin 2026) 

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