A DIM 02 - Jean, Jésus et nous
Il n'est jamais
facile de s'effacer pour laisser la place à un autre. Ou, tout simplement, de
renoncer à son aura, à son pouvoir, à ses prérogatives dues à l’ancienneté, aux
mérites…
C’est pourtant ce
que Jean le Baptiste fait.
Avant le baptême
de Jésus,
Jean Baptiste est le prophète après lequel tout le monde court. Il exhorte les
gens au repentir et prêche un baptême de conversion. Il fait des disciples dont
vraisemblablement Pierre, Jacques, André, etc. – Jean, à cette époque, est
véritablement l'homme à voir, le prophète à écouter, le témoin de Dieu à
rencontrer. C'est lui qui occupe, à ce moment, toute l'avant-scène. Et il parle,
il agit au nom de Dieu.
Après le baptême
de Jésus,
les choses changent radicalement. Jean n'est plus au centre, c'est Jésus qui
l'est. Jean s'efface littéralement devant celui qu'il reconnaît comme «
l'Agneau de Dieu », celui sur qui l'Esprit descend du ciel comme une
colombe et demeure sur lui – et Jean a cette phrase un peu sibylline pour nous,
mais lourde de sens : « il a sa place devant moi, car avant moi il
était... »
La messe est dite. Désormais
Jean Baptiste va rentrer dans l’ombre ; on le verra juste encore une fois,
en prison, pris de doute avant sa décapitation, envoyer des disciples demander pour
lui à Jésus s’il est bien le messie attendu.
On pourrait s’attarder
longuement sur l’expression employée par Jean pour désigner Jésus : « Voici
l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Cette phrase que
nous entendons avant chaque communion avec notre réponse « Seigneur
je ne suis pas digne… » n’est pas innocente, et elle nous engage
peut-être plus que nous ne le pensons…
En effet, devant
qui nous inclinons-nous, frères et sœurs ? Quel pouvoir respectons-nous,
quelle grandeur fait notre admiration ? Sûrement pas un animal d’étable, qui
plus est destiné à la boucherie… Et cependant, la phrase inspirée prononcée
par Jean ne laisse aucun doute : Jésus est bien la bête offerte en
sacrifice comme celle que les Hébreux jadis sacrifièrent puis mangèrent au
moment de l’Exode, l’agneau sans défaut et sans défense dont le sang chaque
année est répandu sur l’autel du Temple de Jérusalem lors de la Pâque juive
pour obtenir le pardon des péchés.
Quel renversement !
Ce ne sont plus les hommes qui doivent racheter leurs fautes par des sacrifices
rituels, des offrandes de sang et de vies d’animaux ; c'est Dieu lui-même qui donne l'objet du sacrifice ! Et cet objet, l'unique
objet de l'unique sacrifice, c'est lui qui en son Fils se donne, pour
nous !
Je ne suis pas sûr
que le Baptiste comprenait toute la portée de ce qui lui avait été soufflé prophétiquement.
En tout cas, il a compris suffisamment pour s’incliner devant « celui
qu’il ne connaissait pas », comme il dit, alors qu’il était un cousin.
Et ensuite pour disparaître une fois sa mission accomplie.
Il y a pour moi une
double leçon dans ce passage de l’évangile :
D’une part, il y
a cette humilité de Jésus, c’est-à-dire l’humilité de Dieu – non seulement c’est lui qui demande
à être baptisé par Jean, avec le peuple des pécheurs, mais ensuite, il accepte
d’être identifié à l’agneau du sacrifice (qu’il sera effectivement plus tard). Pour
un Juif, un connaisseur averti de la Bible, résonne automatiquement la phrase
du psaume 39 (40) : « Tu ne voulais ni offrande, ni sacrifice, Tu
ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne
demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : « Voici, je viens. »
Dieu
ne nous demande ni offrande ni sacrifice.... simplement de le laisser ouvrir
nos oreilles à la parole qu’il nous dit « Tu es ma fille, mon fils bien-aimé,
en toi je mets toute ma joie », pour accepter le don qu’il nous fait à
chacun de lui-même. Un « effata » !
Et
en réponse alors, lui dire comme Jésus l’a fait : « Voici, je
viens ». Et ce n'est pas « je viens pour faire des tas de choses, pour
faire le bien, pour changer le monde, pour être comme ci ou comme ça.... » Non,
c'est seulement « voici, je viens »....
Je
viens, c'est tout ce que tu attends de moi.
Je
viens, c'est « j’entends », je m’ouvre à Toi.
Je viens, c'est «
J'accepte le don que tu me fais, je n'y comprends rien, ton amour pour moi
dépasse toute mesure, il est inconcevable à mon intelligence, mais je dis oui
».
Je viens, c'est «
Je dis oui » : Tu as tout donné, tu T’es donné toi-même ; moi je n’ai
rien à donner sauf mon « oui ». « Je viens », c'est mon oui, c'est
mon oui en mouvement. C'est « je me mets moi aussi en mouvement », comme Jésus
qui marche, comme l'agneau qui vient…
Ça c’est la
première leçon. Pensons-y tout à l’heure quand nous viendrons communier.
L’autre leçon, c’est
l’effacement volontaire de Jean dès sa rencontre avec celui qu’il appelle l’Agneau
de Dieu. Lui qui était premier jusqu’alors, il détache ses disciples de
lui-même pour les envoyer à Jésus. Cela n’a rien d’anodin. Ensuite, en silence,
il ira jusqu’au bout de son témoignage de « précurseur » dans le don
de sa vie, le martyre.
Cet effacement devant
un autre « Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue »,
est d’autant plus remarquable pour nous qu'on est à l'époque de l'auto-valorisation.
Les médias, la presse nous parlent constamment de ces hommes politiques
"indéboulonnables", qui dirigent par exemple leur commune ou leur
région parfois depuis des décennies… et n'envisagent aucunement de "passer
la main"!
C'est effrayant, la
façon dont certains politiques se battent pour occuper le devant de la scène, être
toujours et partout le premier, nécessaire, indispensable, incontournable. Non,
je ne vous donnerai pas de noms; vous les connaissez bien !
Mais c'est encore
plus effrayant de voir comme souvent les gens aiment ceux qui ont le pouvoir et
qui l'exercent de façon autoritaire, voire despotique ! Nous en avons de
tristes exemples aujourd’hui. C'est un phénomène récurrent dans l'histoire, qui
a permis des Hitler, des Mussolini ou des Franco… Ce phénomène qui fait par
exemple que l'électeur rejette les partis qui défendent les menacés, les
pauvres, les vulnérables : il ne veut pas être assimilé à ça! Aujourd'hui, tout
le monde veut appartenir au clan des Gagnants, l'électeur comme le politique.
D'où l'importance énorme des sondages qui font glisser les hésitants vers la
majorité des "forts". Cela s'appelle "l'effet miroir"… Le
peuple donc les aime, les despotes, jusqu'au moment où on en fait tomber un,
comme ça, pour lui rappeler que la Roche Tarpéienne est proche du Capitole… et
que la plèbe puisse jouir pour un instant de son pouvoir en attendant le
prochain despote qui lui tendra le miroir aux alouettes…
Laissons là la
politique. D'une façon générale, il
arrive dans notre vie à tous, qu'à un moment où l'autre, on peut être appelés à
s'effacer soi-même. Pour laisser la place à un autre, pour passer la main à
de plus jeunes, pour prendre sa retraite, etc.
Ces dépouillements
ne sont pas toujours faciles, surtout quand ce n'est pas nous qui en prenons
l'initiative. On connaît l'adage qui dit qu'« il vaut mieux partir quand
tout le monde veut qu'on reste, que rester quand tout le monde veut qu'on parte.
» Il y a des circonstances dans la vie qui font qu'il faut quitter le poste
qu'on occupe, qu'il faut jeter du lest dans ce que l'on fait parfois avec
beaucoup d'enthousiasme, et prendre du recul à cause de la maladie, de l'âge, ou tout simplement
parce que d'autres sont là pour prendre le relais. Pour que les jeunes fassent
aussi leur expérience, avec eux aussi des erreurs et des succès. Et avec une
énergie, une créativité nouvelle.
…..Cependant, comme
ça se passe souvent, on peut être tenté de s'accrocher. Peut-être parce qu'on
n'a pas compris qu'on a donné tout ce qu'on pouvait donner et qu'il faut
désormais passer à autre chose… ou que l’on attend une reconnaissance qui « doit »
venir de ceux que l’on sert… (je mets « doit » entre guillemets
car Jésus dit bien que lorsque nous aurons fait tout ce qui nous était demandé
(et même au-delà), il faut accepter que nous n’ayons fait que notre devoir – cf
Luc 17,10). C’est clair – mais pas pour tout le monde.
À cet égard, Jean
Baptiste peut nous inspirer : Jean s'efface devant Jésus, il lui donne la
place, mais il restera jusqu'au bout le témoin de l'Agneau, et l'ami de
l'époux. Il "diminuera", il renverra ses propres disciples vers
Jésus, mais il sera grand dans le Royaume par cette autre voie qui est le
martyre.
Frères et sœurs, nous
aussi nous sommes appelés à nous effacer.
Un jour: devant les
autres ; tous les jours: devant Jésus.
Ce n'est pas
nous qui sommes à l'avant-scène de notre vie, c'est le Christ. Si nous oublions cela, nous
ne pourrons - nous ne saurons jamais servir : nous ne saurons pas prendre la
dernière place, celle dont personne ne veut.
Certains ont su le
faire de façon éminente : Charles de Foucault, Mère Teresa, le Père
Damien… S'ils ont su servir leurs frères
de façon si exemplaire et souvent cachée, c'est parce qu'ils s'effaçaient
complètement devant Jésus, ils lui donnaient toute la place.
On peut le dire
aussi de Benoît XVI -reconnaissant qu'il n'avait plus la force de diriger l'Eglise-, de François ou de Jean XXIII qui dans ces responsabilités
suprêmes n'ont pas recherché les honneurs mais uniquement que le Christ
grandisse, que l'Homme grandisse, et que eux diminuent…
On peut le dire
aussi de combien de mères de famille, de saints cachés de nos paroisses et de
nos familles… Autant de Jean-Baptiste! Dernier exemple qui me vient au cœur:
Frère Hilaire de Malmedy, simple petit frère mariste décédé en 2008. Il était
le fondateur de l'Institut Notre-Dame (IND), une école technique et professionnelle
qui a formé de très nombreux jeunes de la région dans un esprit familial et de
respect. Lui aussi a su s'effacer après avoir rempli sa tâche, sa mission, et
passer la main, le relais, le feu sacré.
Voilà, me
semble-t-il le remède à l'auto-valorisation qui gangrène notre monde
moderne : Jean-Baptiste nous l'enseigne avec Jésus: mettre toujours le Christ à
la première place, s'effacer devant lui, ne pas réclamer des hommes ce qui nous
est déjà donné par Dieu, puisque notre vraie dignité, c'est Dieu qui nous la
donne : "Tu as du prix à mes yeux, tu es mon serviteur, en toi je
me glorifierai" (Isaïe).
Cela peut nous
aider à vivre nos services de façon plus sereine et désintéressée, d'éviter
jalousies ou frustrations, et nous permettra peut-être de savoir nous effacer
quand le temps sera venu pour vivre une autre fécondité que le Seigneur nous
enseignera…
Qu'il en soit toujours
ainsi dans nos communautés et nos lieux de service ! Amen.
* * *
ORAISON FINALE DE LA MESSE DU 2ème
DIMANCHE ORDINAIRE A
Dans ta bonté,
nous te prions, Seigneur,
accorde à ceux qui sauront écouter ton Fils unique
et s'effacer devant Lui, ainsi que devant leurs frères,
de mériter le nom de fils de Dieu
et de l'être vraiment.
Amen.
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