A JEUDI-SAINT - "Comme tu m'as aimé"
"Comme
je vous ai aimés… comme je vous ai aimés »
Mes
frères et mes sœurs qui êtes comme moi venus célébrer ce soir le dernier repas
de Jésus avec ses amis,
embarqués
dans cette scène (avec un « s », comme une scène de théâtre) où nous
ne sommes pas, où nous ne sommes plus spectateurs mais acteurs, car ce qui va
se vivre ce n’est pas un jeu ni un spectacle :
C’est
aujourd’hui que Jésus va prendre du pain, et qu’il va nous dire à
nous tous : « Moi aussi je vous ai aimés. Faites cela en mémoire
de moi. »
Comment
vivre cet « aujourd’hui » qui m’implique, nous implique chacun
personnellement ?
D’abord
peut-être, en nous rendant compte de la chance que nous avons de préparer la
Pâque de Jésus.
Vous
savez, quand vous arrivez à la messe, généralement tout est prêt. Les hosties
sont comptées, le vin est préparé, le livre ouvert au bon endroit ; l’orgue
est chauffé et la chorale est prête à démarrer. Les acolytes – quand il y en a –
finissent de s’habiller à la sacristie.
Et
puis, pouf :
le prêtre entre, salue l’autel et tout s’enclenche comme une mécanique bien
huilée. On suit le train avec ses prières et ses répons, de A à Z, du début à l’envoi
à la fin. On communie avec sérieux, et puis après la bénédiction on rentre chez
soi après s’être salués encore une fois. La vie continue comme avant.
...Et si, pour une fois, ce n’était pas pareil ?
TRANSPOSONS-NOUS à JERUSALEM. On
est aujourd’hui le 14 du mois de Nisan, c’est-à-dire le jeudi 1er
avril de l’an 33 selon le calendrier julien, mais qu’on estime aujourd’hui
plutôt en 30, le 7 avril. Peu importe.
Il
est écrit dans Saint Matthieu 26,19 : « Les disciples firent ce que
Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque. »
Quelle
chance de préparer ta Pâque, Seigneur ! Avec nos mains, nos voix, et surtout
notre cœur, tu nous fais participer à l’événement le plus important de notre
histoire humaine. J’aime suivre le conseil de Marie à Cana et faire tout ce que
tu demandes à ton Église.
Chaque fois que nous célébrons la messe, comme à Cana, comme aujourd’hui, un miracle se produit.
Ce n’est pas seulement ta Pâque, Seigneur, que nous célébrons, c’est aussi la nôtre. Au cours de la célébration, nous sommes unis à ton Fils. Avec lui, nous offrons notre vie pour le monde, spécialement pour les pauvres, les affligés, ceux qui souffrent, ceux qui sont loin de toi, ceux qui se sont perdus dans le grand marché numérique qu’est devenu notre monde : En cet instant, je pense aux malades, aux personnes seules, aux endeuillés, aux migrants loin de leur terre natale, démunis de tout, pourchassés, mais toujours riches de cette confiance qui les fait aller de l’avant. Je pense aux personnes de la rue dont le corps, sous l’effet de la drogue ou de l’alcool, est devenu une prison inextricable, ce merveilleux corps, Seigneur, que tu as façonné !
Ce
corps, Seigneur, tu veux en prendre soin. Avec délicatesse, tu t’abaisses et tu le laves,
dans ses parties les plus humbles : les pieds de tes amis. - Avec l’eau qui
a été tirée d’un puits comme celui de la Samaritaine et dont tu as fait un
signe, celui de l’adoption par l’Esprit dans ta famille, la famille de Dieu…
J’aime
tant ce geste. Il
me rappelle ceux des infirmières dans les hôpitaux, lavant avec douceur les
patients et leurs plaies, leurs membres parfois douloureux... Les gestes de
mamans qui inlassablement nettoient et guérissent par leur amour et leurs
baisers les bobos de leurs petits hommes… Il me rappelle même les confessions
que j’ai pu vivre, où bien des frères et des sœurs sont venus déposer leur
pauvreté et leurs péchés pour repartir lavés et purifiés, avec dans le cœur
comme une source jaillissante de vie qui renaît… Elle me rappelle Banneux
aussi, cette eau, et la Vierge des Pauvres qui accueille tous ses enfants pour
les conduite à Jésus, à la Source.
En me laissant toucher, laver par lui dans
l’Eucharistie, je laisse Jésus prendre soin de mon corps et de mon âme. « Oui,
Seigneur, mes pieds sont couverts de la poussière accumulée sur le chemin de ma
vie : mes fautes, mes mauvaises habitudes… Je ne suis guère présentable
pour ce repas où tu m’invites. J’ai envie de te dire « non, tu ne me
laveras pas », comme Pierre qui ne se sent pas digne que tu t’abaisses
devant lui, digne de ton amour, de ton pardon… Mais tu insistes : tu veux
que j’aie part à ton Royaume !
Chaque
Eucharistie, chaque messe est un « lavement des pieds » - que toi,
Jésus, tu nous invite à pratiquer à notre tour, les uns pour les autres. Comme toi
qui es venu pour servir et non pour être servi.
Chers
frères et sœurs en Christ, imaginons – non, regardons Jésus à genoux devant nous.
Il nous lave les pieds. Ses gestes sont doux. Il lève les yeux sur nous. Il
sourit. Dans l’échange des regards, nous sentons que nous sommes amis. Il le
dira explicitement dans le discours qui suit (Jn 15, 14) : « Vous êtes mes amis si vous
faites ce que je vous commande. »
Lors
de ce dernier repas, le lavement des pieds n’a pas été le seul geste d’amour de
Jésus pour ses disciples. Il leur donne, il nous donne les gestes qui
révèlent sa présence parmi nous jusqu’à la fin des temps. Et puisque le
corps est si important pour lui, il nous le donne, ce Corps qui va être offert
sur la Croix, puis brisé pour le salut du monde entier… il nous le donne
pour être notre nourriture dans le Pain partagé et le Vin versé et pour que
nous puissions devenir ce que nous avons reçu : le Corps du Christ, ce Corps
qui est son Eglise.
Ce
soir, frères et sœurs, nous tentons avec tous les chrétiens du monde de mesurer
l’étendue de l’amour que Jésus a pour ses disciples. De mesure l’amour qu’il a
pour nous qui sommes ses disciples depuis notre baptême.
Cet
amour ne connait pas les reproches ni la rancœur. Jésus lave les pieds de son
ami le plus proche, Pierre le rebelle, celui qui ne peut pas encore
accepter l’amour sans condition de son maître, car il veut encore maîtriser
sa vie. Mais il va s’abandonner pour finir à cet amour qui dépasse le sien et
ses émotions. Pierre c’est celui qui va pleurer après ses trois reniements.
Jésus
lave aussi les pieds de Judas. Il lave les pieds de celui qui va le vendre aux
ennemis de l’amour. Jésus ne stigmatise pas Judas. Il a droit au même amour que
les autres. Jésus comme pour les autres s’agenouille devant Judas et lui lave
les pieds. Pour Jésus, tout homme est créé à l’image de Dieu. Judas porte en
lui l’image du Père. Cela est difficile à entendre pour nous ; le mal
n’efface pas l’image du Père. Juste, il la masque. Et Jésus lui donnera la
bouchée, comme à un ami très cher. Il ne le condamne pas, il lui pardonne déjà.
« Jésus,
ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. »
Jésus
les aime tous, tous ses frères qu’il appelle ses amis, d’un même amour absolu.
Un amour qui d’avance comprend et pardonne, et qui se donne, se rend vulnérable.
Quand
on aime il n’y a pas de dominant et de dominés. Il n’y a que des êtres
consentants à l’amour.
Dans
notre monde tellement blessé par la violence, la guerre, le besoin d’être fort
et de s’imposer, n’avons-nous pas la tâche essentielle d’être ces témoins de
l’amour et du pardon, nous qui allons communier au Corps brisé et au Sang
versé du Seigneur ?
Si
nous acceptons et ressentons cet Amour, peut-être comprendrons-nous mieux ce
que cela change dans nos vies, à quelle conversion nous ne pouvons échapper.
Car ce mystère d’Amour nous conduit irrésistiblement à la croix du Christ pour
avoir part à sa Passion – mais aussi pour ressusciter avec Lui !
…
Seigneur
Christ, toi qui pars ce soir prier au jardin des oliviers, accorde-moi d’être
de ceux qui t’accompagnent.
Seigneur
Christ, tu sais combien je suis distrait dans ma prière, accorde-moi un temps
de veille avec toi.
Seigneur
Christ, tu connais mes reniements, accorde-moi les larmes de la conversion, qui
purifieront mon regard et mes intentions.
Je
veux aimer comme tu m’as aimé.
Amen !
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