A DIM 22 - Pas facile d'être prophète
Ilya
Efimovich Repin : Le cri du prophète Jérémie sur les ruines de
Jérusalem. Galerie nationale Tretiakov. 1870, 91.3×75 cm
Pas facile d’être prophète au temps de Jérémie ! À longueur de journée, Jérémie doit crier de la part de Dieu, doit avertir les hommes : « violence ! dévastation ! - si vous ne vous convertissez pas. » Et cela n’attire sur lui qu’insultes et raillerie.
Pas
facile d’être prophète aujourd’hui ! Depuis des années
déjà, des scientifiques, des climatologues, biologistes ou ingénieurs comme
Jean-Marc Jancovici, Vinciane Despret, Jean-Pascal van Ypersele, Marc Van Ranst,
Marius Gilbert, des philosophes et des
sociologues comme Edgar Morin, Yvan Illich ou Michel Serres, des écrivains
comme Stéphane Hessel - rescapé des camps d’extermination (« Indignez-vous ! »),
Baptiste Morizot ou Alice Ferney, et même des hommes et femmes politiques comme
Al Gore, José Bové ou, chez nous, Petra De Sutter, de jeunes militants comme Adélaïde
Charlier ou Greta Thunberg…, tous essayent de nous avertir que nous allons
droit dans le mur si rien ne change, et prédisent des catastrophes.
Et
que se passe-t-il ?
Au
mieux, on se moque d’eux, on les discrédite, on les injurie (les réseaux
sociaux…) ; au pire, on les fait taire : on les moleste ou on les menace
comme le climatologue américain Benjamin Santer, on les casse politiquement ou on
les fait disparaître physiquement comme la célèbre Diane Fossey…
Jésus,
prophète de Dieu, annonce ses futures souffrances et sa mise à mort de la part
des chefs. Pierre ne supporte pas : « Dieu t’en garde, Seigneur,
cela ne t’arrivera pas. »
Il a
zappé le dernier mot de Jésus à propos de la résurrection ; il n’y a
vraiment pas de place pour ça dans sa tête : il est tout entier braqué sur
le rejet d’une forme d’échec qu’il ne peut accepter.
Tellement
plus facile de se mettre la tête dans le sable et de chanter : « Tout
va très bien, Madame la marquise… » Sa vision de la vie s’arrête là.
Tellement humain, Pierre !
Et
nous-mêmes, y a-t-il chez nous des choses que nous ne supportons pas dans ce
que Dieu nous montre ? Des choses, dans le secret de notre cœur, qui nous font murmurer : « Non
pas çà… » Car lui aussi nous avertit – à travers des prophètes
qui ne ressemblent pas forcément à ceux que nous nous représentons, habillés
avec des draps de lit et portant de longues barbes…
Chez
nous, dit Freud, il y a l’attrait du plaisir et la peur de la catastrophe. Et ça
tourne en boucle, et c’est bien ordonné. Nos rêves sont révélateurs :
s’y entrechoquent des moments de jouissance, où je me prends pour le meilleur
en ceci ou cela, avec le succès, la réussite, le pouvoir ; puis d’autres
moments où la peur est terrible, comme pour un accident de santé, la
disparition d’un être cher, la perte de son travail ou une grosse bêtise qu’on
est en train de faire. Entre les deux, souvent, des regrets, des rancœurs, des
jalousies…
À l’état
de veille, ça continue et ça commande à notre insu nos impressions, nos
rencontres, nos décisions et tout le reste. Nos peurs plus encore que nos
aspirations nous dirigent, que nous le sachions ou non.
D’où
le rejet chez la majorité des gens de ce qui les dérange, de ce qui alimente leur angoisse
de perdre de leur confort ou de devoir changer leur façon de vivre, leur
standing, leur sécurité ; la peur de devoir partager de ce qu’ils
considèrent comme un bien personnel, même si en fait cela appartient à tous, un
bien commun.
Ceux-là
préfèrent ne rien savoir de l’état du monde et des souffrances des autres
humains, ils préfèrent vivre au jour le jour, sans s’interroger sur des probables
lendemains, ils fuient dans les plaisirs, les voyages, le sport..., - et se
révoltent violemment si quelqu’un leur annonce que la fête est finie !
D’autres, par contre, refusent d’être esclaves de leurs peurs ou de leur inconscient. Seuls ou
ensemble, ils décident d’améliorer les conditions, de modifier leur
comportement, et se définissent un cap dont rien ni personne ne les fera
dévier. Une seule chose compte : garder la maitrise de soi et protéger la
vie de l’ensemble de la planète. Ils choisissent d’affronter ce que la majorité
fuit : la souffrance – qui va de pair avec la solidarité.
Pas
évident dans notre société hédoniste, épicurienne, marquée de plus en plus par
l’indifférence et l’individualisme soutenus par une droite extrême !
Pierre,
bon apôtre, veut proposer à Jésus une porte de sortie pour éviter la souffrance
moyennant quelques accommodements, des concessions… « Cela ne t’arrivera
pas Seigneur ! Laisse seulement un peu de côté tes sermons sur les
pharisiens et les grand-prêtres… Et puis, allons profiter des vacances au
bord de la mer de Galilée. »
La
réaction de Jésus vis-à-vis de Pierre est cinglante : « Passe
derrière moi, Satan, dit-il à Pierre, tu es un obstacle sur ma route, tes
pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Avons-nous
la pensée de Dieu ou les pensées des hommes ? Je
me le demande. Même dans l’Eglise, dans nos communautés, nos paroisses…
Je
me réfère à ce que le pape François avait dit aux chrétiens de Corée du sud, en
août 2014. Il mettait en garde les chrétiens contre une
société de consommation axée uniquement sur la richesse, le gain et la
performance au détriment des plus pauvres et les exhortait à rejeter le
matérialisme, à refuser les compromis avec l'esprit du monde et à se souvenir
de l'exemple héroïque des martyrs de Corée :
« Il
a y un danger, dit-il, il y a une tentation qui vient aux moments de prospérité
: c’est le danger que la communauté chrétienne se ‘‘socialise’’, c’est-à-dire
qu’elle perde cette dimension mystique, qu’elle perde la capacité de célébrer
le Mystère et se transforme en une organisation spirituelle, chrétienne, avec
des valeurs chrétiennes, mais sans levain prophétique. Là se perd la fonction
qu’ont les pauvres dans l’Église... Et ceci au point de se transformer en une
communauté de classe moyenne, dans laquelle les pauvres arrivent à éprouver
même de la honte : ils ont honte d’entrer.
C’est
la tentation du bien-être spirituel, du bien-être pastoral....
On ne chasse pas les pauvres mais l’on vit de telle manière qu’ils n’osent pas
entrer, et qu’ils ne sentent pas chez eux... Que le diable ne sème pas cette
ivraie, cette tentation d’ôter les pauvres de la structure prophétique même de
l’Église et qu’il ne vous fasse devenir une Église aisée pour les personnes
aisées, une Église du bien-être…
En
de telles circonstances, les agents pastoraux sont tentés d’adopter non
seulement des modèles efficaces de gestion, de programmation et d’organisation
issus du monde des affaires, mais aussi un style de vie et une mentalité guidés
plus par des critères mondains de succès, voire de pouvoir, que par les
critères énoncés par Jésus dans l’Évangile. Malheur à nous si la croix est
vidée de son pouvoir de juger la sagesse de ce monde (cf. 1 Co 1, 17). »
« Puissions-nous,
conclut François, être sauvés de cette mondanité spirituelle et pastorale, qui
étouffe l’esprit, remplace la conversion par la complaisance, et finit par
dissiper toute ferveur missionnaire! »
… Croyez-vous
que cela fasse partie de ce que Jésus dit à Pierre, « tes pensées ne sont
pas celles de Dieu, mais celles des hommes » ? Si j’en juge par moi-même, je n’ai aucun
doute.
Le
prix à payer pour se regarder soi-même dans le miroir et supporter
le regard des enfants que la télévision nous montre dans les pays de misère (et
qui peut être celui des nôtres demain…), ce prix sera certes élevé, les choix à
faire: déchirants, les incompréhensions à subir: probables, mais ne sera-ce
pas déjà une forme de résurrection ? Pour nous-mêmes, pour
notre Eglise…
« J’avais dit au Seigneur :
‘Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom’.
Mais la Parole est en moi comme un feu brûlant dans mon cœur,
elle était enfermée dans mes os,
je ne pouvais plus la maîtriser ! »
(Jérémie
20, 9)
Séduis-moi,
resaisis-nous, Seigneur, et donne-nous ta pensée ! Amen.
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