A DIM 18 - Faim de quoi ?
« Pourquoi vous
fatiguer pour ce qui ne rassasie pas ? »
: Très bonne question que nous lance la Parole de ce dimanche !
S’il vous est déjà arrivé de ressentir en vous un vide, une amertume, une insatisfaction radicale, alors que pourtant tout allait pour le mieux dans le plus normal des mondes : la famille va bien, les enfants grandissent, vous n’avez pas de problèmes de fin de mois, vos perspectives financières sont bonnes, on ne vous embête pas trop au travail…
et si pourtant vous avez comme un goût d’inachevé, votre réussite vous semble creuse, et vous vous demandez ce que vous avez fait de votre vie, « à quoi ça sert tout ça ? »...
–> alors vous êtes sans doute prêt à
écouter le prophète Isaïe de notre première lecture (Is 55,1-3) : « Pourquoi
dépenser votre argent pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne
rassasie pas ? »
Cette expérience, beaucoup de nos contemporains semblent la faire
aujourd’hui. Pour preuve, ce phénomène récent qu’on a appelé le « quittoking »
ou « la grande Démission » dont on parle dans les documentaires
de société, où des gens, après des années passées à se construire une belle
carrière, une situation, du jour au lendemain plaquent tout pour commencer une
nouvelle vie ailleurs, une vie qui correspondrait mieux à leurs attentes.
Cela s’accompagnerait d’ailleurs d’un nouvel exode urbain où l’on quitte
la ville et son agitation pour le calme des campagnes, à chercher un mode de
vie plus authentique, proche de la nature … Ainsi voit-on par exemple des
managers entrepreneuriaux ou des experts de la finance se reconvertir en
bergers dans les alpages, ou ouvrir une boulangerie dans un village perdu au
milieu de nulle part…
Lorsque dans les années ’90, je décidai de suspendre mon ministère
pastoral pour me lancer durant tout un mois sur le chemin de Saint-Jacques de
Compostelle, il y avait sans doute un peu de cela : une sorte de remise en
question d’une façon de vivre où je ne me sentais plus vraiment à la bonne
place. D’ailleurs, sur ce chemin de Saint-Jacques, j’ai rencontré nombre de
pèlerins qui avouaient être partis pour des raisons semblables… La route avec
ses milliers de kilomètres à pied dans la simplification radicale et
l’acceptation de la précarité, sans tous ces adjuvants artificiels que nous
croyons souvent indispensables, sans tous les masques sociaux, permettait et
permet encore à tous ces chercheurs de sens de découvrir les véritables
ressorts de leur existence et de revisiter leurs choix de vie en les
approfondissant ou en les remettant en question. « Pourquoi vous fatiguer pour ce qui
ne rassasie pas ? »
Ce n’est pas nouveau.
Depuis toujours, des femmes et des hommes ont tout lâché, un jour, pour chercher « quelque chose » qui puisse nourrir enfin leur cœur insatisfait – qu’on appelle ce « quelque-chose » Dieu, ou Vérité, Sagesse, Repos du cœur, ou enfin, Soi-même…
Les ermites anciens l’ont fait, qui ont tout quitté pour partir
dans le désert Egyptien ou les monastères.
Le prince Gautama Siddharta qui deviendra le Bouddha, l’a fait.
Des grandes figures chrétiennes comme l’écrivain russe Léon Tolstoï ou
Charles de Foucauld, également.
Je cite ce témoignage de la main de Tolstoï lui-même : « C’est ce qui m’arriva à une époque où j’étais de tous points ce qu’on appelle un homme heureux : j’avais une excellente femme qui m’aimait et que j’aimais ; de beaux enfants ; de grands biens qui, sans aucun effort de ma part, augmentaient continuellement ; j’étais respecté de mes proches et de mes connaissances ; je recevais des louanges de la part des étrangers et je pouvais, sans exagération, me croire célèbre. De plus, je n’étais ni fou ni malade… Et, dans ces conditions, j’en arrivai à ceci : que je ne pouvais plus vivre. [...] Ma vie s’était arrêtée. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir ; je ne pouvais pas faire autrement que de respirer, manger, boire, dormir ; mais il n’y avait pas de vie en moi, parce qu’il n’y avait aucun désir dont la satisfaction me parût raisonnable. [...] Si une fée était venue m’offrir de réaliser mes souhaits, je n’aurais pas su quoi lui demander. [...] Les questions semblaient m’attendre, toujours les mêmes : « Pourquoi ? À quoi bon ? Et après ? » » (Léon Tolstoï, Ma Confession, chapitre III).
Quant à Charles
de Foucauld, avant de devenir le « frère universel » et de se retirer dans
le désert du Sahara, à Tamanrasset où il fut finalement assassiné par ceux
qu’il soignait - les Touaregs, le jeune Charles a mené une vie particulièrement
dissolue, oisive et fortunée. Officier de cavalerie sans aucune conviction, il était
alors connu pour ses fêtes somptueuses, son goût de la haute gastronomie (qui
lui valait un bel embonpoint) et son ennui profond. Lui aussi vécut un
changement radical un jour d’octobre 1886 (le 27 ou le 28) où il décida de
lâcher tout...
Je crois que Jésus l’a fait aussi, ce retour sur lui-même, en
quittant à 30 ans la maison familiale et l’atelier de son père pour s’en aller prier
et jeûner dans le désert une quarantaine de jours… (Bien sûr, il n’était pas
question pour lui d’une vie dissolue qu’il n’a jamais eue mais d’un appel
indicible à se donner au Père.)
...............Peut-être, chers frères et sœurs, êtes-vous pleinement satisfaits de la vie que vous vivez en ce moment, et de celle que vous avez eue jusqu’à maintenant. Je l’espère ! Rares sont ceux qui parmi nous sont appelés à un tel retournement ou changement de vie tel que ceux que je viens de citer, bien sûr !...
=>N’empêche, je pense pourtant que la Parole de Dieu que nous adressait
Isaïe est bien pour nous tous : « Pourquoi dépenser votre argent
pour ce qui ne nourrit pas, vous fatiguer pour ce qui ne rassasie
pas ? »
Car, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous devons reconnaître
que nous acceptons aussi beaucoup de situations imparfaites -et même parfois
loin de l’être- parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Et aussi
surtout, même si tout nous sourit, si on a la santé (essentielle), le bonheur
familial, la stabilité financière, la réussite professionnelle et même l’amitié
de nos proches qui nous apprécient, il se peut qu’une petite voix intérieure
nous dise de temps en temps : « Et alors ? J’ai encore faim
d’autre chose… faim de quelque chose que je ne peux pas me donner à moi-même.
Mais de quoi ? ».
Vous ressentez comme un petit creux, là, comme quand vous espérez un
repas qui n’arrive pas…
Eh bien, je vais vous aider à mettre un nom dessus : Ce que vous
ressentez-là, ce petit vide, cette espèce de manque qui ne dit pas son nom,
pour moi, frères et sœurs, c’est ce qui a été mis en nous depuis notre
conception, et qui s’appelle le Désir de Dieu. La faim de Dieu. C’est
normal : nous avons été créés, faits pour Lui qui peut seul nous
combler. « Celui qui a Dieu a tout » (Thérèse d’Avila). L’amour
conjugal par exemple peut remplir le cœur humain, mais ne peut le combler
complètement, car il y a cet espace en lui qui attend Dieu, qui le reçoit déjà
en cette vie mais le désirera toujours jusqu’à sa rencontre définitive après la
mort.
Voilà pourquoi saint Augustin qui a fait cette expérience lors de
sa conversion, a pu écrire cette phrase merveilleuse :
« Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur reste sans
repos (sur sa faim) jusqu’à ce qu’il repose en Toi ! »
Cette faim - dont la plupart des hommes ne connaissent pas l’origine et
qui pourtant est en tous, en chacun -, cette faim, Jésus est venu de la part de
Dieu pour la combler.
À ce titre, l’épisode d’évangile qui nous est rapporté aujourd’hui par Matthieu est révélateur : Jésus nourrit la foule, foule affamée, avec du pain et du poisson offerts par un jeune homme. Ce miracle de la multiplication des pains est en fait un signe, une annonce de ce que lui, Jésus, est « le vrai pain descendu du ciel » comme il le révélera dans le chapitre 6 de St Jean.
Pour le
découvrir, les disciples et les foules devront se détacher de l’aspect purement
matériel qui renvoie à la faim physique et à l’expérience de satiété, pour
rejoindre la dimension spirituelle : Dieu est déjà dans le geste du
Don, de celui qui a offert les 5 pains et les 2 poissons. Ce geste
d’amour et de partage, Jésus vient l’habiter (comme chacun de nos gestes
semblables) pour se donner à tous, se donner à nous. Et nous remplir, nous
combler de Sa vie.
Le propre du désir de Dieu, c’est que plus on lui permet de nous
remplir de Lui et de nous combler, plus on a encore davantage faim de
Lui ! Mais ce désir, cette faim nous rend heureux, profondément.
Car Celui qui peut et veut nous combler est là, à notre portée…
Mais il est vrai aussi que moins on a faim de Dieu, moins on le désire, moins aussi il peut nous combler, et notre désir diminue même encore, trompé par les ersatz que nous croyons devoir poursuivre… Cela explique que de plus en plus de gens en Occident se lancent à corps perdu dans la quête effrénée de biens matériels. On n'a jamais assez : jamais assez d'argent, de luxe, de voitures, de vêtements... ; jamais assez de divertissement, de voyages, d'internet, d'émissions TV... ; jamais assez de sport, de compétitions, de victoires... ; jamais assez de succès, de titres, de récompenses, d'applaudissements... Comme dans cette publicité pour une banque qui promettait: "pluuuuuus!"
C’est la tragédie de notre
société consumériste et matérialiste où la faim de Dieu s’évanouit et
disparaît presque ; heureusement ce n’est pas le cas dans d’autres régions du
monde, d’autres cultures…
Alors, chers frères et sœurs, puis-je vous demander aujourd’hui : Qu’est-ce qui vous rassasie ?
...au
point de vous sentir pleinement vous-même, pleinement à votre place, pleinement
aligné sur ce qui est essentiel pour vous ? Qu’est-ce qui dilate votre cœur,
comme les pains offerts et multipliés de l’évangile ? Vous aussi, vous
avez certainement quelque chose à offrir pour trouver Dieu, trouver l’amour.
...... Si vous avez réellement faim et soif de cet essentiel, vous ferez
l’expérience de la gratuité promise par Isaïe: « Venez acheter du
vin et du lait sans argent, sans rien payer ». Car le désir véritable
– comme l’amour – ne s’achète pas : il se reçoit, il se donne,
pour rien. Alors, laissant les autres désirs pour celui-là qui vient de Dieu,
plus jamais vous ne vous fatiguerez pour ce qui ne rassasie pas… !
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