A DIM 26 - Dire ou faire ? Le syndrome de la poubelle

 


Imaginez la scène suivante, que beaucoup d'entre vous ont probablement déjà vécue à la maison. C’est le soir, vous êtes confortablement installés dans votre fauteuil, et vous dites à votre adolescent : « S’il te plaît, va sortir la poubelle. »

 

Là, deux scénarios classiques se profilent :

Le premier type d’ado vous regarde droit dans les yeux, lève le menton et vous lance un « Non ! » catégorique, avant de retourner bouder sur son téléphone. Vous bouillonnez intérieurement. Mais, dix minutes plus tard, pris d'un remords secret ou de la peur de voir son argent de poche supprimé, il prend discrètement le sac et l'emporte dehors.

Le second type d’ado – le chouchou, en apparence – vous gratifie d'un sourire d'ange et s’exclame : « Bien sûr, p'tit papa adoré / maman chérie, je m'en occupe tout de suite ! » Votre cœur fond de fierté. Le problème, c'est que trois jours plus tard, la poubelle est toujours au milieu de la cuisine, elle a développé son propre écosystème, et votre enfant a mystérieusement disparu de la circulation.

 

Si cette situation vous parle, rassurez-vous : vous partagez exactement la même vie quotidienne que le Bon Dieu ! Dans l’Évangile de ce jour, Jésus nous raconte précisément l'histoire de ce père de famille qui demande à ses deux fils d'aller travailler à sa vigne.



Le premier dit : « Je ne veux pas », puis regrette et y va. Le second dit : « J'y vais, Seigneur », mais n’y va pas.

Jésus pose alors une question piège aux chefs des prêtres : « Lequel des deux a fait la volonté du père ? » La réponse est évidente. Le premier. Et le Christ enfonce le clou avec une audace incroyable pour l'époque : les publicains et les prostituées – les "mauvais ados" de la société qui avaient d'abord dit "non" à Dieu – devancent les grands religieux au Royaume des Cieux, parce qu'eux se sont convertis en actes à l'appel de Jean Baptiste, et non pas seulement en belles paroles.

 

On peut se reconnaître soi-même évidemment dans ce double portrait, tantôt l’un peut-être, tantôt l’autre des deux fils. Et même parfois, girouette.

 

Le second fils, celui qui dit un grand « Oui, Seigneur ! » mais qui reste assis dans son canapé, c’est un peu nous par exemple sur les réseaux sociaux. C'est celui qui clique sur « J'aime » ou « Je soutiens » face à une noble cause, qui partage une pétition en ligne pour sauver la planète ou lutter contre la misère, mais qui renouvelle sa garde-robe tous les six mois, s’offre régulièrement des vacances par avion au bout du monde et oublie de rendre visite à son voisin isolé…

À l'inverse, le premier fils — celui qui râle, qui dit un « Non » catégorique, mais finit par y aller — ressemble à beaucoup de nos contemporains qui se prétendent parfois loin de la foi, mais dont la vie déborde de générosité concrète, d’engagement associatif ou caritatif…

 


Jésus par sa question très dérangeante, nous met devant un constat d’une brûlante actualité dans notre monde où les promesses qu’elles soient électorales ou autres, toutes les bonnes intentions et les beaux discours ne tiennent souvent que le temps de faire croire à leur sincérité.

 

Pour nous, qui avons fait le choix de suivre le Christ dans une vie proche de l’Evangile, la question peut se formuler ainsi : vaut-il mieux un bon chrétien de façade ou un saint par ses actes qui s'ignore ?

 

Je pense par exemple à Marc, un homme d'une cinquantaine d'années qui habite à Bruxelles. Marc a quitté l'Église à l'adolescence, en claquant la porte, déçu par ce qu'il appelait « l'hypocrisie des grenouilles de bénitier ». Pendant trente ans, son discours sur Dieu était un « Non » catégorique, parfois teinté d'ironie.

Et puis, l'hiver dernier, un centre d'hébergement d'urgence pour sans-abris s'est ouvert dans son quartier. Marc a commencé par râler. Mais en passant devant chaque matin, il a vu la détresse. Quelque chose a bougé en lui. Sans rien dire à personne, il a franchi la porte. Il s'est mis à éplucher des légumes, à trier des vêtements, à passer ses samedis soir à écouter des hommes fracassés par la vie. Récemment, Marc a eu cette phrase : « Je ne sais toujours pas si je crois en Dieu, mais quand je suis là-bas, je sens que ma vie est à sa juste place. »

Marc a dit non avec ses lèvres, mais sa vie crie « Oui ». Il est en plein cœur de la vigne du Seigneur, sans même porter l'étiquette de chrétien.

 


À l'opposé, il y a le piège du second fils – et nous devons avoir le courage de nous regarder en face. Je pense au témoignage poignant d'une jeune femme, Claire, engagée dans de nombreux mouvements d'Église. Elle animait les chants, participait aux conseils, disait « oui » à toutes les sollicitations spirituelles.

Elle racontait lors d'une veillée de prière : « Un dimanche, en sortant de la messe, un homme m'a demandé une pièce sur le parvis. J'étais tellement pressée d'aller à ma réunion de préparation liturgique que je l'ai à peine regardé, je l'ai presque bousculé. Dans la voiture, j'ai pris une baffe spirituelle. Je courais parler de Dieu, mais je venais de rejeter le Christ en personne. Mon oui à l'Église était devenu un écran pour me protéger du monde réel. » Ce genre d’expérience a pu m’arriver à moi aussi !

 


En nous disant que « les publicains et les prostituées nous précèdent dans le Royaume de Dieu », Jésus ne fait pas l'éloge du péché. Il fait l'éloge de la lucidité. Les exclus et les blessés de la vie n'ont pas de réputation à défendre. Ils n'ont pas de profil Instagram parfait. Ils savent qu'ils ont besoin d'être sauvés. Leur « non » de départ à Dieu n'était pas une posture intellectuelle, c'était une détresse. Et quand vient la lumière, parce qu'ils ont le cœur brisé, ils changent de trajectoire. Ils se convertissent.

 

Notre monde d’aujourd’hui regorge de profils sociaux virtuels parfaitement lissés et souffre en même temps d’une inflation de paroles comme dans la chanson de Dalida « Paroles, paroles… ». Jésus par sa parabole nous remet devant la vérité de nos actes.

Oui, frères et sœurs, le Père nous répète chaque matin, chaque jour : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne ». Quelle est cette vigne en 2026 ?

-C'est notre tissu social fatigué par l'individualisme, qui attend des artisans de paix et d'écoute.

-C'est notre Terre, cette création que nous devons soigner par des gestes sobres et urgents, loin des discours fleuves des sommets climatiques.

-C'est notre communauté paroissiale, où le service concret vaut mieux que toutes les théories sur la baisse des vocations.

…C'est ce collègue de travail qui traverse un burn-out, ce parent âgé qui attend un coup de fil, ce migrant qui cherche un regard d'humain…

 

=>Dieu ne cherche pas des enfants parfaits qui ne grognent jamais. Il cherche des cœurs capables de bifurquer, des libertés capables de se repentir et de choisir d’aimer en actes. Notre Dieu est le Dieu des seconds choix et des nouveaux départs.

 


Demandons la grâce dans cette Eucharistie de sortir de la diplomatie spirituelle. Ne disons pas à Dieu un « oui » poli le dimanche en récitant machinalement le Credo, en chantant comme on le fait souvent dans nos célébrations : « Ne rentrez pas chez vous comme avant… » – pour vivre un « non » pratique le reste de la semaine !

Osons regarder nos résistances en face. Et si nous ressentons parfois de la lassitude, si notre premier réflexe devant l'appel à aimer notre prochain est un grognement ou un « je n'ai pas le temps », rappelons-nous ce premier fils. Ayons le courage, soulevés par l'Esprit Saint, de nous raviser et de prendre, humblement, le chemin de la vigne.

 


Oui, Seigneur, je suis parfois le fils obéissant de ta parabole, mais il m’arrive aussi de vouloir sans lendemain comme l’autre fils, le premier. Je manque de courage et de constance dans toutes ces situations où je sens que tu m’appelles mais où j’ai peur de m’engager et d’aller au bout de mes convictions. Comme m’y invite ton apôtre Paul dans la seconde lecture, aide-moi à avoir constamment en moi « les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » : celle de l'humilité et du service concret, en étant moins préoccupé de mes propres intérêts et davantage de ceux des autres. Alors ma langue pourra proclamer en vérité que « Jésus Christ est Seigneur de ma vie, à la gloire de Dieu le Père ». Amen.





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