A DIM 03 - Le Royaume, et moi et toi...
Je me suis demandé
s'il n'y a pas une erreur dans l'Evangile.
Les auditeurs ont-ils
bien entendu ?
Le traducteur a-t-il
loupé un mot ?
La petite phrase qui
me fait difficulté, c'est cette parole de Jésus: "Le Royaume des
cieux est tout proche".
Comment, mais comment
peut-il faire cette annonce, alors que Jean-Baptiste vient d'être jeté en
prison et que tout le pays est sous le joug des Romains ? Ou sous celui
d'Hérode, qui ne vaut guère mieux. Et tant de pauvres, de malades, d’exclus…
Jésus a dû dire sans
doute: "Le Royaume des cieux est bien loin!"
…N’avons-nous pas un
peu le même sentiment aujourd’hui ?
Vous imaginez-vous
proclamer, oui, vous !, à l’extérieur de nos églises, que le
Royaume des cieux est tout proche ?
Si ça peut encore
passer dans la liturgie, ce cadre bien entre-soi où on entend quand même pas
mal de paroles qui n’ont pas l’air d’être en phase, ou au moins au courant de
ce qui se passe dans le monde, cela semble quand même un peu présomptueux
d’aller annoncer un message pareil aujourd’hui sans passer pour des innocents
déconnectés et exaltés, des espèces de charismatiques… Image que beaucoup de
nos contemporains ont des chrétiens, d’ailleurs.
"Le Royaume
des cieux est tout proche".
Allez dire cela aujourd'hui dans les pays où l'on se bat, où l'on pratique les
viols, la torture, la "purification ethnique"… des pays où, comme en
Iran, on entasse les cadavres des manifestants par milliers, empêchant même les
familles de les récupérer pour les inhumer et leur rendre hommage…
Le Royaume des
cieux est tout proche". Allez
dire cela à tant de jeunes chez nous, désemparés devant l’absence de
perspectives d’avenir ; à tant de gens qui perdent leur emploi ou sont exclus
du chômage… ou comme aux Etats-Unis, à ces gens de couleur brutalement ramassés
dans la rue pour être jetés dans un avion qui les ramène dans la misère ou la
violence, la guerre…
Et dans nos sociétés
cassées, notre monde ‘trumpien’ ou ‘poutinien’ où, de plus en plus, la loi du
plus fort l’emporte sur le droit, la justice, le respect des différences et des
minorités… Chez nous, dans nos pays dits riches, où nos institutions
éducatives, sociales, nos systèmes de santé et bien sûr nos églises sont en
perte de vitesse… allons-nous proclamer que "Le Royaume des cieux
est tout proche" ?
Je relis encore… comme
on doit relire toujours, et relire encore chaque mot, chaque verbe, chaque
syllabe de la Parole de Dieu entendue à messe ou lue dans les Evangiles - ce que certains d’entre nous essayent de
pratiquer, à Malmedy, à Stavelot et un peu partout et qui s'appelle lectio
divina, lecture divine…
Qu'est-ce que je vois
? Ah oui : j'avais oublié tout-à-l'heure les premiers mots: "Convertissez-vous!"
Ce verbe grec, « metanoeîte »
signifie d'abord : changer d'esprit, vivre un retournement intérieur. On dirait
aujourd'hui: "remettez-vous en question".
Est-ce que peut-être
Jésus voudrait nous faire comprendre que ce serait quand des femmes et des
hommes se remettent en question, révisent leurs priorités, et se mettent à
dévouer leur vie, que le Royaume des cieux commence à éclore,
discrètement mais avec force, dans notre monde ?
Si c’est le cas, alors
oui, le Royaume des cieux est tout proche de toi, de moi, de nous. C'est
une lumière qui se lève – qui grandit - au milieu des ténèbres comme le
chante Isaïe dans la première lecture qu’on lit d’ailleurs à Noël. (Mais bien
sûr il faut commencer par soi, sans exiger que ce soient les autres qui changent…)
Ce n'est pas un
détail, ce passage. C'est cela que Jésus a enseigné pour commencer. La clé pour
entrer dans tout le reste, sans doute.
Le problème, je le
souligne souvent, c'est que nous sommes tous ici des chrétiens de vieille souche.
On est habitué à ces textes. D'ailleurs, si nous sommes rassemblés pour la
messe, n'est-ce pas parce que nous pensons que nous sommes d'une certaine façon
déjà 'convertis', hein ? …Vous voyez ! Or, la conversion, c’est un travail
perpétuel : s’attacher à Quelqu’un, le Christ, se mettre à son école… répondre à son appel avec tout son être, tout
son cœur et son intelligence… "Aussitôt, laissant leur barque, leur
père, ils le suivirent".
Le Royaume alors s’approche,
est proche de nous.
Comme le dira plus
tard Jésus au scribe (connaisseur de la loi) qui avait compris que l’amour du
prochain associé à celui de Dieu valait mieux que tous les sacrifices et les
rites : « Toi, lui dit Jésus, tu n’es pas loin du Royaume de Dieu !
» (Mc 12,34) - En fait, ce Royaume, on le porte en nous. Mais il faut sans
cesse s’y conformer ! Alors il grandit et se répand, par contagion.
Autre chose que je
lis dans la Parole, ce passage : Jésus ne commence pas sa mission à
Jérusalem auprès des élites du Temple, les religieux gardiens de la
connaissance ; non, mais « Il vint habiter à Capharnaüm, ville
située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de
Nephtali ». Et Matthieu précise : C’était pour que soit accomplie
la parole prononcée par le prophète Isaïe. La « Galilée des nations »
(c-à-d des païens, les non-juifs) : c’était un titre péjoratif ! - comme
l’est devenu « capharnaüm » : un mélange de tout. Pas de
pureté de race, de doctrine, de pratique religieuse…
Et c’est précisément
à ces gens, païens ou mal-croyants, hérétiques pour les « purs » de
Jérusalem, que Jésus annonce le Royaume de Dieu. Et beaucoup d’entre eux,
contrairement aux élites spirituelles de Jérusalem, vont écouter le message et
se convertir, c’est-à-dire se mettre en chemin. C’est révélateur d’un choix d’ouverture
-de non-exclusivisme- que Jésus manifestera à de nombreuses reprises par la
suite.
Alors que se termine
aujourd’hui la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, j’y vois une belle
correspondance : la Bonne Nouvelle n’est pas réservée à une élite, une classe
particulière, une Eglise ou congrégation qui la posséderait. La Bonne
Nouvelle de l’Evangile n’appartient à personne, mais est destinée à tous,
à cette immense diversité humaine et spirituelle, faite de multiples
sensibilités, et avec des chemins de foi - des pratiques variées.
Bien sûr nous sommes
tous enracinés dans une tradition que l’on doit approfondir en priorité. Mais
celle-ci ne doit aucunement exclure les autres, bien au contraire, elles
peuvent être appelées à s’enrichir mutuellement de leurs différences. C’est
important de le rappeler, après que des siècles d’intolérance et d’excommunication
ont dispersé les chrétiens en une multitude d’Eglises et de groupes qui s’opposent
encore parfois aujourd’hui au lieu de chercher ce qui les rassemble.
Or, le témoignage de
l’Unité (qui vient de la Trinité) est essentiel, comme le balance en tonnant
Paul à ses Corinthiens tentés par des préférences et des choix d’appartenance humains :
« Le Christ est-il (peut-il) être divisé ? » La
réponse est évidemment non. Si nous appartenons tous au Christ qui nous a
rachetés, nous ne formons en lui qu’un seul corps.
Aussi, l’appel à la
conversion de soi-même n’est-elle pas le chemin qui mène à l’unité entre chrétiens,
mais aussi avec tous les hommes nos frères ? Alors, en laissant chacun
le Christ grandir en soi, c’est le Royaume des cieux qui est tout proche, et la
Lumière qui grandit au milieu des ténèbres.
Un grand religieux très âgé disait à ses disciples qui le louaient pour sa piété : "Aujourd'hui, je commence".
Et toi ? Et moi ?
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