A EPIPHANIE - L'inaccessible étoile
Comment ce
récit de la visite à la crèche des mages venus d’orient, et la fête qui en est
découlée, vous parlent-t-il aujourd’hui ?
N’aurions-nous
pas tendance à les ranger sans plus dans le folklore comme bien d’autres de ces
histoires qui entourent les célébrations de Noël ?
D’autant plus
que les commerçants et les publicitaires se sont emparés de ces traditions pour
faire passer leur message de consommation… qui a bien réussi ! Dans
quelle famille ne partage-t-on pas le « gâteau des rois » en ces
jours, avec la fameuse fève qui fait de celui à qui elle échoit, le roi d’un
jour ?
Oui, on serait
bien tenté de ne retenir que l’aspect folklorique, d’autant que ces récits ont
été bien enrichis au cours des siècles par ceux qui les ont transmis.
-
Des mages (astrologues), on a fait des rois.
-
Anonymes et d’un nombre indéterminé, on en a fait une
triade portant des noms : Melchior, Gaspard, Balthazar.
-
Venus de l’Orient (la Mésopotamie ?), on les a fait
arriver finalement des trois continents connus : l’Europe, l’Asie, l’Afrique.
L’un est blanc, l’autre jaune, le troisième noir.
-
Pour arriver au lieu de la naissance, ils suivent une
étoile : Des rois (comme devait l’être le Christ), on disait qu’ils
étaient nés sous une bonne étoile… Mais est-ce que vous avez déjà essayé de
suivre une étoile, franchement ? Combien de chances d’arriver ?
-
L’or, l’encens et la myrrhe apportés par ces personnages
ont fait rêver bien des générations qui les ont reliées aux « cadeaux de
Noël » dont l’origine de la tradition est à chercher dans la fête de saint
Nicolas…
Bref, un joyeux « melpot » !
Plutôt que de
passer (et de perdre) son temps à essayer de démêler le vrai du faux, ne
serait-il pas plus intéressant, puisque ces images même transformées ont marqué
et imprègnent encore nos références culturelles et religieuses, ne serait-il
pas plus profitable de réfléchir à la signification spirituelle que ces
récits pourraient avoir pour nous, et quelle invitation nous offrent-ils pour
notre temps ?
Sans prétendre
épuiser tous les sens liés à ce passage tiré de l’évangile de saint Matthieu, je
voudrais insister sur celui-ci : Il me semble que ce texte et cette
fête nous invitent, croyants du XXIè siècle, à découvrir et pratiquer une « mobilité heureuse »
dans notre rapport à Dieu - à la vie.
Non pas qu’il
faille changer de religion, ou faire tous les pèlerinages comme celui de
Compostelle, pour trouver Dieu. Plus simplement – mais ce n’est pas moins
difficile – , je crois que ces mages itinérants nous appellent à un déplacement
intérieur, une quête et un élan qui nous met en branle dans notre cœur à la
recherche de Celui qui donnera sens à notre vie.
N’est-ce pas
cela qui nous manque le plus, chers sœurs et frères, à nous qui croyons tout
posséder et qui vivons dans un monde où tout est à la portée de quelques clics ?
Le drame aujourd’hui,
c’est que beaucoup de gens s’imaginent qu’avec internet toutes leurs attentes
sont comblées … Il n’est plus nécessaire de se mettre en quête de Dieu
puisqu’on a tout ! – Devant la
porte de l’immeuble où je vis, il y a chaque jour des colis provenant de Zalando,
Amazon, Temu, AliExpress, etc. Et l’IA, l’intelligence artificielle nous
conforte dans l’illusion que nous pouvons tous savoir, tout avoir… sans effort
et sans bouger de nos certitudes, de nos habitudes - de notre fauteuil. On peut même consommer du ’’spirituel’’
en choisissant nous-mêmes les contenus qui correspondent à nos envies, nos
goûts, et qui ne vont surtout pas nous déranger ou nous changer. A force de goûter
les mêmes nourritures, on s’enkyste, on ne cherche plus, on ne bouge plus.
Avez-vous
remarqué que ceux qui sont conscients de vivre une histoire ne tiennent jamais
en place, car ils ont à découvrir comment Dieu est vivant dans notre monde et
dans notre histoire : ils sont disciples de Celui qu’ils cherchent (et
qui, lui, n’arrête pas de marcher). A l’inverse, les spectateurs, eux,
sont victimes de la tyrannie de « l’instant » : ils n’ont pas
d’histoire et ils ne veulent surtout pas d’histoires.
=> C’est là que les
mages, ces grands itinérants, voudraient nous dire quelque chose.
En effet, qui
voit-on venir auprès de l'Enfant-Dieu ? Logiquement, on s’attendrait à voir des
prêtres, des théologiens, des hommes très religieux...
Eh bien non, ce
sont des astrologues venus d’un lointain pays d’Orient, des gens qui passent
leur temps à scruter le ciel pour chercher des signes (du sens) dans les
étoiles ; des étrangers, qui prennent le risque de chercher Dieu jusque
dans ce bled perdu de Bethléem. Quant à ceux qui savent tout de la Bible,
ceux-là restent à Jérusalem. On dirait qu’ils en savent trop : leur savoir
les empêche de se bouger. Or, précisément, il ne suffit pas de
« savoir » : il faut se mettre en route et marcher.
On dirait que ce
récit écrit par saint Matthieu 40 ou 50 ans après la mort de Jésus préfigure déjà
le rejet du Christ par les élites de son temps, les gens de pouvoir et de
savoir. Sans doute l’évangéliste a-t-il fait exprès de souligner cet aspect, car
il s’aperçoit que même après la résurrection, 40 ans plus tard, il y a toujours
des gens qui ont le cœur endurci : des gens qui estiment qu’eux seuls sont
les légitimes bénéficiaires du salut et de l’élection divine, que Dieu avait
réservés aux Juifs, à ceux qui observent fidèlement les commandements de Moïse. Ainsi, chez les chrétiens issus du judaïsme, l’arrivée en masse de païens, Grecs,
Romains ou autres qui se convertissaient à l’évangile n’était pas du goût de
tout le monde ! Et ils voulaient obliger ces derniers venus à pratiquer comme eux les minutieuses et tatillonnes observances de la Loi de Moïse. C’est pour eux que Matthieu a composé ce récit
de la visite des mages, pour leur ouvrir l’esprit et le cœur à l'unique loi de l'amour.
Nous aussi, frères
et sœurs, souvent nous avons vis-à-vis de notre foi chrétienne, vis-à-vis de
Dieu, une mentalité de propriétaires ! D’ailleurs, nous n’aimons pas qu’on
nous change quelque chose dans nos rites, nos habitudes. Notre bon Dieu à
nous, notre Jésus nous appartient, et donc l’Eglise doit rester
identique à ce qu’elle a toujours été, et ne jamais rien changer. Ce sont les
autres qui doivent se conformer à nos croyances, nos habitudes, nos rites s’ils
veulent être acceptés dans notre cercle…
Bon ! J’imagine
que vous n’êtes pas forcément comme cela, et qu’au fond, vous êtes des
chrétiens tolérants et ouverts. Mais, que cette attitude possessive et
autocentrée a pu tout au long des siècles gangrener et scléroser, figer dans
des structures et des dogmes la véritable recherche spirituelle chez de
nombreux croyants – et repousser les ‘mal-croyants’ !
Les mages au
fond nous apprennent deux choses :
D’abord, le goût de la recherche. Ils nous disent que Dieu est toujours en avant : nous sommes destinés à être des explorateurs de Dieu : la vraie fidélité est en avant. Elle n’est pas conformisme, reproduction aveugle et mécanique, mais, en partant de nos propres traditions (qui ne sont pas à rejeter!), ouverture bienveillante aux richesses des autres sources de sens ainsi qu’aux questionnements auxquels le monde nous provoque continuellement. Dans ce dialogue incessant naissent alors de nouvelles étoiles ou étincelles de sens.
Deuxièmement,
le goût du risque. Quand on se met à chercher, il est toujours possible de se tromper. On
peut être déstabilisé, retourné. Cela peut être inconfortable. Mais nous sommes
sûrs que Dieu est avec nous car Dieu est un nomade et il nous accompagne dans
nos recherches et dans nos errances. De plus, il n’est jamais là où on pense
que, logiquement, il devrait être. Les mages pensaient le trouver dans une
grande ville, une capitale : Jérusalem, avec son riche passé
religieux ; eh bien non, c’est vers un hameau insignifiant qu’ils doivent
se diriger, là où on avait toujours dit qu’il ne se passait rien d’intéressant.
Pour nous, la
question pourrait se formuler comme ceci : « Où Dieu est-il en train
de naître aujourd’hui, en 2026 ? » Dernièrement, une personne
jeune, animée par une foi intense, me disait, avec une certaine fougue, et avec
le désir manifeste de recevoir une réponse sans langue de bois : « Comment se
fait-il que je me trouve plus à l’aise avec des incroyants qu’avec des
cathos ? » Que voulez-vous répondre à une telle injonction, sinon en
parlant du Dieu caché, qui s’est enfui loin de nos sacristies souvent
poussiéreuses, pour aller se perdre dans les cœurs ouverts et sans défense …
Alors,
allons-nous enfin nous mettre en marche, être « une Eglise en sortie d’elle-même »
comme le souhaitait le pape François ? Quelle étoile allons-nous tenter de
suivre cette année ? Peut-être celle à laquelle nous avons renoncé jadis, en
devenant adulte ("vieux") pour ne plus lever les yeux vers le haut et nous
contenter d’une religion formelle… Ah, je voudrais que chacun, chacune, nous
redécouvrions la véritable Tradition de l’Eglise, qui n’est pas une servile
répétition de ce qu’on a toujours fait mais une joyeuse redécouverte du chemin
d’Evangile qui est toujours à tracer dans les cœurs et dans les histoires…
chemin d’humanité vraie auquel nous invitent les mages à chaque âge et à chaque
époque.
Et puisque « les mages sont repartis par un autre chemin », cette parole nous rappelle qu’il y a à renouveler (mettre à jour) sans cesse notre GPS spirituel. Cela pourrait signifier quelque chose comme ceci pour nous à l’aube de cette année 2026 : plus important que d’ajouter une année à notre vie, puissions-nous ajouter de la vie à cette année !
Bonne année à la
poursuite de « l’inaccessible étoile » !
https://www.youtube.com/watch?v=cS1HiHy6CSI
"La quête"
Jacques Brel (L'Homme de la Mancha)
Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux
Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.
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