A PAQ 01 - Des brûleurs de gommes


Dimanche passé, jour de Pâques, je me rendais avec mon auto à l’église de Francorchamps où je devais célébrer la messe – je n’étais pas trop en avance, fatigué de la veille.

Voilà qu’arrivé à environ 1 km ½ de ma destination, je me vois obligé de ralentir et de presque m’arrêter derrière une énorme file de voitures qui allaient dans la même direction que moi. "Waouw ! si tous ceux-là se rendent à la messe, je vais avoir du monde à cette messe de Pâques…"  – mais j’avais quand même un doute ! 😉

Bon, la file n’avançait pas ; je prends le risque de la dépasser en roulant sur la bande de gauche sur toute la longueur de la rue André Counson avant de prendre à gauche la rue du Centre vers l’église, les autres voitures essayant manifestement de se rendre au circuit – et non à l’église, évidemment – ç’aurait été trop beau.

Une fois arrivé, j’apprend qu’il s’agit du rassemblement annuel des « brûleurs de gomme », fans des épreuves automobile amateurs sur notre bon vieux circuit de Spa-Francorchamps.

Pourquoi est-ce que je vous cause de tout ça ?

 

Eh bien parce qu’ayant relu et médité l’évangile de ce deuxième dimanche de Pâques, je me suis dit que ces « brûleurs de gomme » étaient peut-être des « saints Thomas » Ils préfèrent tous voir et sentir, ressentir, que croire. Ils vont au circuit parce qu’ils sont certains qu’en pratiquant ce sport, ils vont éprouver des sensations réelles, toucher du doigt (et de la pédale) ce qui leur plaît le plus et leur tient à cœur. Ils n’ont aucun doute là-dessus.

-> Tandis que les fidèles paroissiens qui comme moi sont venus à l’église ce matin-là pour célébrer Pâques, eux, ils croient ou essaient de croire, alors qu’ils n’ont rien -ou presque- à voir ni à toucher. Ils n’ont aucune preuve que le Christ est ressuscité, alors que les voitures qui tournent sur le circuit en brûlant la gomme de leurs pneus, elles sont bien réelles et on peut les toucher (et les entendre aussi, quel potin !).

Ceci explique déjà qu’ils soient 100 ou 1000 fois plus nombreux, ces « brûleurs de gomme », que les braves croyants qui sont venus prier et chanter à l’église à Pâques. Des saints Thomas ! N’empêche, qu’est-ce qu’ils seraient surpris s’ils voyaient tout-à-coup Jésus ressuscité apparaître au-dessus des paddocks… ! 😁

 


Quelque part, nos ‘saints Thomas’ modernes, on doit bien le reconnaître, ils ont sans doute raison de préférer toucher que croire : À l’heure des « Deepfakes », toutes ces illusions suscitées par l’intelligence artificielles, sans compter les tromperies constantes qui circulent sur les réseaux sociaux ou sont balancées dans les médias par les ‘maîtres du mensonge’ (je ne citerai pas de noms), il devient de plus en plus compliqué de discerner ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, ce qui est vrai de ce qui est faux… Et aussi, pour mieux manipuler les opinions publiques, les populistes n’hésitent pas à instiller le doute justement sur ce qui auparavant était reconnu comme établi, vérifiable et donc incontestable, comme les données scientifiques : le réchauffement climatique n’existerait pas, ce serait une invention (d’après eux) d’une pseudo-science corrompue. Idem pour les vaccins ; idem pour les données historiques comme la Shoah… Un boulevard pour les complotistes !

 

Cela nous amène (quand même) à la résurrection – celle du Christ et la nôtre. Quelle preuve avons-nous qu’elle existe vraiment ? Aucune. Nous-mêmes ne bénéficions d’aucune apparition, et d’autre part, nous n’avons que la possibilité de nous fier aux témoignages scripturaires de personnes mortes depuis longtemps et qui pouvaient elles-mêmes douter de ce que leurs yeux voyaient – c’est flagrant dans tous les récits de ces rencontres post-résurrectionnelles : non seulement Thomas, mais les apôtres eux-mêmes qui ont côtoyé Jésus durant plusieurs années n’en croient tout d’abord pas leurs yeux et s’imaginent victimes d’une illusion ou d’un phénomène fantomatique.


Saine réaction, quand même ! – Vous savez, j’en ai rencontré des gens qui se croyaient visitées par des trucs paranormaux ou qui partaient dans des délires religieux mystiques… mais en général, ce n’étaient pas des personnes très équilibrées.

 

Le doute est sain, et le questionnement, la réflexion. La Vierge Marie elle-même n’a-t-elle pas demandé « comment cela va-t-il se faire » à l’ange Gabriel qui lui annonçait qu’elle serait la mère du messie ?

Je vous assure qu’avant de m’orienter vers la prêtrise, j’ai beaucoup prié, réfléchi en évaluant la possibilité d’être vraiment appelé par Dieu, à la lumière de ma foi et de mes doutes. Et puis, à un moment donné, il faut bien faire le saut, avec les données en ma possession – je suppose que c’est un peu pareil quand on décide de se marier.

Thomas n’est pas celui qui ne croit pas, il est celui qui ne veut pas être dupe – être manipulé ou victime d’une illusion. Et qui pour cela demande à « voir et toucher ». Il veut passer de l’autre côté du miroir. Il refuse que le Ressuscité soit un simple fantôme, une projection psychologique de leur deuil ou de leur nostalgie. Il exige la rencontre avec le Réel, ce qui subsiste quand toutes les images se sont effondrées.

Je pense qu’un certain nombre de chrétiens sont comme lui, Thomas, et c’est heureux. Moi aussi, je veux rencontrer le Réel, pas le produit fantasmé de mes désirs. Comme Thomas, qu’on appelle à tort ‘l’incrédule’, ce qu’il n’est pas. (La phrase de Jésus traduite par : « cesse d’être incrédule, sois croyant » n’est à mon sens pas tout-à-fait correcte ; il conviendrait de dire plutôt : « ne deviens pas incrédule mais sois croyant » - soit ne te laisse pas entraîner vers le côté incrédule).




D’ailleurs l’évangéliste Jean lui donne un autre nom : « Dydime », le jumeau (traduction en grec de l’araméen Te’oma). Ce nom de ‘jumeau’ est intéressant, il suggère que le sujet est double, autrement dit divisé, sur la faille entre le croire et le non-croire. Cette faille intérieure, elle passe aussi en chacun de nous, car nous sommes dans chacun de nos actes, de nos pensées, de nos décisions, continuellement provoqués à choisir de les faire en croyant ou en ne croyant pas (à Dieu, au Christ ressuscité, au message évangélique). Nous devons sans cesse nous tenir sur la faille, pour refaire ce choix exprimé de manière sublime par notre Thomas quand Jésus l’a invité à toucher ses plaies et qu’il s’écrie : « Mon Seigneur et mon Dieu ! ».

En cela, Thomas est bien notre ‘jumeau’ !

 


Jésus ne reproche rien à Thomas. Il lui laisse toucher ses plaies ; et ce faisant, c’est nous aussi qu’il invite à le toucher non pas virtuellement mais réellement dans les signes physiques de son humanité blessée, pour que la foi « sans voir » ne soit pas une foi tout-à-fait aveugle mais inscrite dans l’expérience humaine et corporelle, je dirais même charnelle.  « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ». Ce n’est pas un reproche, c’est une ouverture pour nous. Nous n’avons pas le corps physique de Jésus à voir, mais nous avons ses « plaies » dans le monde à toucher : les pauvres, les souffrants, les déchirures de nos propres vies. Toucher le Ressuscité aujourd’hui, c’est accepter que la divinité ne se cache pas dans une idée éthérée, dans notre imaginaire, mais dans la matérialité de la souffrance humaine. C’est le geste de celui qui soigne, qui embrasse le lépreux (comme saint François) ou qui serre la main d’un exclu…  Comme Thomas, on y découvre que Dieu n’est pas « au-dessus » des plaies, mais dans les plaies. Le sacré n’est pas dans le propre et le lisse, mais dans la chair ouverte. Dans les deuils, les trous, les fractures de nos vies et de celles des autres…

L’enjeu donc est pour nous également également de faire l’expérience de la « Rencontre Réelle » du Ressuscité. Toucher le Christ, c’est sortir du fantasme. Toucher le Christ aujourd’hui, c’est refuser de vivre une foi « hors-sol ». C’est chercher Dieu là où il y a des marques de clous : dans les échecs transformés en espérance, dans les blessures qui deviennent des sources de lumière, et dans la chair de nos frères.

Il est capital, aujourd’hui plus que jamais, de refuser une foi désincarnée, car le Christ n’est pas une idée, un concept. Notre monde moderne nous pousse vers le virtuel, vers l’image, vers le « reflet » plus que vers le réel. Nous consommons de la spiritualité comme nous consommons des écrans : de loin, sans risque, sans contact. Or, la foi chrétienne est une religion du contact. Le Christ ne nous a pas sauvés par un décret céleste envoyé depuis un nuage ; il nous a sauvés en prenant un corps, en transpirant, en saignant, et en gardant la trace de ses blessures jusque dans sa gloire. 

Toucher le Christ aujourd’hui, c’est donc sortir de nos pensées abstraites sur Dieu pour aller à la rencontre de la matière. C’est comprendre que Dieu se donne à voir non pas dans des idées pures, mais dans ce que la vie a de plus concret, et parfois de plus rugueux. Si vous demandez : « Où est le côté ouvert du Christ pour que j’y mette ma main ? », la réponse de l’Église est sans équivoque : les plaies du Christ sont aujourd’hui les plaies de l’humanité. Les plaies du Christ sont dans la chair de nos frères et sœurs. Et si nous avons la foi de Dydime, de Thomas le jumeau, nous y découvrirons Dieu.



Ce toucher a aussi une dimension liturgique et sacramentelle. L’Église a institué des signes sensibles pour que le besoin de Thomas soit honoré de génération en génération. Ainsi l’Eucharistie est le lieu par excellence du contact : Quand nous recevons l’Eucharistie, nous faisons plus que Thomas. Il a posé son doigt sur la plaie, nous, nous recevons ce Corps en nous. C’est le « toucher » le plus intime qui soit. Le pain et le vin sont le Réel de Dieu qui vient percuter notre quotidien. C’est là que nous pouvons murmurer, chaque dimanche : « Mon Seigneur et mon Dieu ». 


Sortons d’ici avec cette mission : être des ‘disciples du toucher’ ! Allons panser les plaies du monde, laissons le Christ panser les nôtres dans l’Eucharistie, et croyons fermement que c’est dans les béances, les trous de notre chair que la Vie Éternelle a déjà commencé à palpiter. Amen.

 


PRIONS :

Seigneur Jésus, Toi qui n’as pas écarté la main hésitante de Thomas, 

Mais qui l’as invitée à demeurer dans l’ouverture de ton côté, 

Nous te rendons grâce pour ce « jumeau » que tu nous as donné.

 

Merci, Seigneur, 

Pour la patience que tu as envers nos doutes. 

Tu ne nous demandes pas une foi aveugle qui ignore la douleur, 

Mais une foi qui accepte de toucher les plaies et les cicatrices du monde 

Pour y reconnaître ton passage.

 

Seigneur, nous te confions nos mains. 

Qu’elles ne craignent pas de se salir au contact de la souffrance. 

Qu’elles deviennent, comme celles de Didyme, des instruments de vérité. 

Apprends-nous à toucher tes plaies aujourd’hui : 

Dans le corps de celui qui a faim, 

Dans le regard de celui qui est humilié, 

Et dans le silence de nos propres échecs.

 

Merci pour la gémellité que Tu nous offres. 

En touchant tes blessures, Thomas a découvert qu’il te ressemblait. 

Fais-nous la grâce de comprendre que nos failles ne sont pas des murs, 

Mais des portes ouvertes sur ta propre vie.

Que notre confession de foi ne soit pas seulement faite de mots, 

Mais qu’elle jaillisse de la rencontre réelle avec ta chair ressuscitée. 

Qu’à chaque Eucharistie, en te recevant, 

Nous puissions dire avec le tremblement de la joie : 

« Mon Seigneur et mon Dieu ! »

 





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