A DIM 23 - Guetteur, pour quoi faire?
« Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. »
Lorsque
je fus nommé pour la première, non, la deuxième fois, curé dans une petite
paroisse rurale, dans un charmant village ardennais, une des choses qui m’avait
frappé, c’était que les gens semblaient tout savoir sur leurs voisins.
Il y
avait même une personne que je ne nommerai pas, et qui apparemment jouait le
rôle de centrale téléphonique dans le village : dès qu’il se passait
quelque chose, elle téléphonait à toutes ses amies pour leur faire part de la
nouvelle – et la commenter, bien sûr.
Des
guetteurs et des guetteuses, il y en a toujours aujourd’hui, même si les façons
de faire ont évolué avec le progrès : Je remarque de moins en moins les rideaux des
fenêtres qui se soulèvent légèrement lorsque le prêtre ou quelqu’un d’autre
passe dans la rue ; par contre, sur les réseaux sociaux où je ne vais pas
souvent, je constate que c’est un peu le même phénomène : on veut tout
savoir de ce que font les autres, ce qu’ils disent et ce qu’ils pensent, et
cela souvent dans un seul but ou presque : les critiquer.
Avec l’avènement de l’internet et des réseaux, la curiosité est devenue infinie. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire.
C’est
vrai que les gens adorent étaler leur vie au vu et au su de tout le monde :
On se juge intéressant, et on ne manque pas de le faire savoir. L’information elle
aussi circule avec une vitesse incomparable aujourd’hui, grâce aux médias de
toutes sortes. On sait ce qui se passe dans le monde ou chez nous, à la
fraction de seconde près. Plus besoin de soulever les rideaux, ou de téléphoner
à la voisine !
Et,
comme cela s’est passé par exemple lors du récent incendie dans
les Fagnes, les commentaires des internautes circulent presque aussi vite sur
la toile, pour féliciter et encourager les pompiers et les bénévoles, les
agriculteurs qui sont venus prêter main-forte dans la lutte contre les flammes.
Mais aussi, et cela semble être le sport favori de certains, pour
critiquer, chercher des coupables, les failles dans l’organisation et la prévention…
faire tomber des têtes. Tellement humain, n’est-ce pas ? On n’y échappe
pas toujours soi-même.
La
facilité avec laquelle chaque information peut être commentée, chaque photo ou
avis critiqué et parfois démoli avec délectation…, cette facilité a suscité et
amplifié une tendance lourde dans la société actuelle : tout le monde
devient, peu ou prou, guetteur et spécialiste autoproclamé de la vie des
autres - juge du monde entier. Cette tendance a d’ailleurs notoirement
favorisé l’éclosion du « complotisme ».
Est-ce
donc à cela que le Seigneur nous invite dans les textes de ce dimanche ?
«
Je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël », dit-il au prophète Ezéchiel
dans la première lecture. Et dans l’Evangile, Jésus demande à ses disciples de
faire des reproches et de corriger ceux qui « pèchent contre eux » ou
s’écartent de la bonne voie. Avec des renforts, s’il le faut.
Ne
serait-ce pas de l’atteinte à la vie privée ? Et devons-nous nous
transformer en justiciers ? Vous vous en doutez bien sûr, ce n’est pas du
tout de cela qu’il s’agit !
Le guetteur n'est pas un voyeur qui regarde par le trou de la serrure ou
derrière le rideau pour alimenter les commérages. Il est celui qui veille
sur la vie du groupe. Le texte dit textuellement : « Si tu ne dis rien
[...] le méchant mourra, mais je te demanderai compte de son sang. »
Spirituellement, nous sommes interconnectés. Ma liberté s'arrête là où commence
celle des autres, certes, mais ma responsabilité chrétienne commence là où
mon frère se perd. Il y a non-assistance à personne en danger, si je ferme
les yeux par complaisance ou indifférence.
En fait, Dieu bouscule ici notre conception occidentale et
individualiste de la vie privée – mais il ne veut pas pour autant que nous
formions une société, une église
où tout le monde surveille tout le monde, comme dans les régimes totalitaires.
Ne nous laissons pas abuser par le mot « guetteur » qui
pourrait être détourné de son sens de protecteur, ou veilleur : il s’agit
bien ici, dans la bouche du Christ, d’une pratique qui a toujours eu cours dans
les communautés juives et chrétiennes jusqu’à aujourd’hui, et qu’on appelle « la
correction fraternelle ». Pratique dont l’usage est certes délicat
et difficile, et qui requiert sagesse, humilité et surtout bienveillance, amour
de la personne à qui on s’adresse pour l’aider à sortir d’une impasse et
changer un comportement à risque.
Relevons aussi que Matthieu emploie bien le vocable « frère »,
« ton frère » dans le passage d’évangile. « Si ton frère
a péché contre toi » - « tu auras gagné ton frère » :
ce n’est pas le frère de sang qui est visé - pas uniquement, mais le membre de
la communauté, de la société humaine où je vis.
Donc, pas question de faire le justicier et le redresseur de torts !
C’est une démarche d’amour, qui implique d’ailleurs une progressivité
dans la manière d’intervenir si le dialogue ne fonctionne pas. « Va le
trouver seul à seul… s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux
personnes… s’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise… »
- essaye tous les moyens, pour sauver ton frère ! Si même tout échoue, s’il
s’est endurci lui-même comme un païen ou un publicain, il reste malgré tout ton
frère avec qui tu peux manger et discuter, comme Jésus l’a fait lui-même au grand
scandale des pharisiens.
La
méthode Jésus
exige de commencer « seul à seul ». C’est le secret absolu. Le but n'est
pas d'étaler le péché sur la place publique (ce qui serait une atteinte à la
vie privée et une diffamation), mais de régler le problème dans la discrétion
la plus totale pour préserver la dignité de l’autre. Par expérience, je sais qu’il
vaut toujours mieux essayer de régler un problème avec quelqu’un devant une
bonne tasse de café, dans un lieu intime, que de le faire par mail (surtout
avec copie du texte à tous les autres membres du groupe) – ou en faisant
un gros déballage lors d’une réunion en présence de la personne (voire en son
absence, encore pire!).
Mais est-ce bien nécessaire ? Ne vaut-il
pas mieux « brosser la poussière sous le tapis » en laissant la
personne faire ce qu’elle veut, c’est son choix, même si elle nuit à elle-même
ou au groupe ? – en disant : au fond, ce n’est pas mon problème, et
puis tant pis, qu’il ou elle assume ses décisions !
C’est comme ça que j’ai dû parfois, en arrivant dans une paroisse,
régler des situations que le curé qui m’avait précédé et l’équipe pastorale
avaient laissées s’installer et pourrir, devenir toxiques. Ça n’a pas été
facile je vous assure ! Il vaut toujours mieux prendre les choses assez
tôt, comme en famille si on doit intervenir auprès d’un ado qui fait de grosses
bêtises par exemple…
Donc, la foi chrétienne ignore le « chacun pour soi ». C’est
déjà au tout début de la Bible, quand Dieu demande à Caïn : « Qu’as-tu
fait de ton frère ? » et répond clairement oui à la question : « Suis-je
responsable [gardien] de mon frère ? » (Gn 4, 9 et 10).
Si nous devons résister contre la tendance à juger de tout et de rien,
que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les conversations – ce qui
finalement finit toujours par tourner au commérage ou pire à la diffamation, il
ne reste pas moins que nous devons, dans un esprit de réelle charité fraternelle,
avoir le souci de nos frères et sœurs membres de nos groupes ou communautés, et
bien sûr de nos familles. Ce souci doit être dicté par un amour profond et une
souffrance de voir l'autre s'abîmer et faire du tort à l’ensemble, sinon elle
devient de la violence psychologique ou de l'inquisition. Comme l’écrit saint
Paul dans la seconde lecture: « le plein accomplissement de la Loi,
c’est l’amour. » (Rm 13,10)
Le
guetteur n’est pas un policier. Il n’arrête personne, il ne donne pas de
procès-verbal. Il avertit, c’est tout, et cherche le dialogue pour amener à une
meilleure entente, une meilleure compréhension. Il n’est pas un justicier
non plus : le justicier cherche la punition, tandis que le
chrétien cherche la réconciliation. Le résultat, c’est un gain pour tous :
« S’il
t’écoute, tu as gagné ton frère. » Le mot clé est gagné, pas "vaincu"
ou "puni".
Pour conclure, frères et sœurs, ne nous prenons pas pour Zorro ou Batman,
mais soyons les bons gardiens les uns des autres, les uns par les autres, car
nous pouvons tous nous tromper et faire des mauvais choix, prendre de mauvaises
directions. Un bon "correcteur" sait qu'il a lui-même besoin
d'être corrigé. Nous ne sommes pas des saints, justiciers au-dessus des lois,
mais des pécheurs pardonnés qui s'entraident à ne pas trébucher sur la route.
Seigneur, donne-nous assez d’humilité pour vivre avec
douceur et respect cette mutuelle correction fraternelle, qui nous fera grandir
sous ton regard d’amour en nous préservant de l’indifférence comme de la
critique gratuite. Qu’ainsi nos familles, nos groupes et nos communautés soient
de plus en plus des lieux d’écoute, de partage de vie et de responsabilité, où
chacun est protégé et non étouffé pour parvenir ensemble à l’unité dans ton
Royaume de paix et d’amour. Amen !
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